jeudi 10 février 2011

Stuxnet: le triomphe de la culture «hacker»

Stuxnet: le triomphe de la culture «hacker»: "

La «culture hacker» vit la

meilleure et la pire heure de son histoire. D’un côté, le ver informatique (le complexe

et très redouté «Stuxnet») vient de remporter une victoire sans précédent.

C’est là un bond en avant d’envergure dans le développement des «malwares»

(terme générique se rapportant aux logiciels trouble-fêtes que les virus

viennent installer dans nos ordinateurs via les réseaux numériques).


Stuxnet, prix Nobel de la paix ?


Stuxnet

serait composé de 15.000 lignes de code. Il a fait toute la démonstration de

ses super-pouvoirs numérique à l’automne dernier, lorsqu’il a

pénétré, pris le contrôle, et provoqué l’autodestruction
de quelque mille

centrifugeuses d’enrichissement d'uranium de l'usine nucléaire de Natanz en Iran.


Ce même automne, Stuxnet a changé

de nom et a revêtu un nouveau déguisement numérique (je le verrai bien dans un

long imper virtuel, à la Bogart), avant de se glisser à pas de loup dans le

réacteur nucléaire flambant neuf de la province iranienne de Bushehr. Ce réacteur

venait de recevoir une cargaison de combustible nucléaire russe (mais n’avait

pas encore été alimenté); un réacteur sensé n’être utilisé qu’à des fins

pacifiques, mais dont le plutonium à usage militaire était l’un des «produits

dérivés»
potentiels.


Stuxnet a pris le contrôle du

panneau de commande du réacteur de Bushehr, a fait ce qu’il avait à faire – et

a rendu cet immense complexe à un milliard de dollars complètement inopérant.

En un clin d’oeil. Même Mahmoud Ahmadinejad se trouva dans l’obligation de

reconnaître que le réacteur avait été à la source de quelques «problèmes»,

avant d’affirmer qu’ils avaient été «résolus». Deux mois plus tard, le réacteur

était toujours à l’arrêt. Certains analystes affirment que l’attaque à retardé

la capacité de l’Iran a créer ses premières bombes nucléaires d’au moins deux ans.


Il est possible que ces problèmes

soient permanents; le ver pourrait dissimuler d’autres programmes malveillants.

Et c’est bien ce qui rend Stuxnet à la fois impressionnant et potentiellement

inquiétant: impossible de savoir si le virus a dévoilé l’ensemble de ses

capacités; impossible de savoir s’il garde quelques cartes dans sa manche; impossible

enfin de savoir si les machines infectées pourront ou non être complètement

nettoyées. Ou de savoir si nous sommes les prochains sur sa liste. Tout ce que l’on

sait, c’est que c’est du grand art.


C’est un expert de la sécurité

informatique qui lui a sans doute rendu le plus bel hommage, en qualifiant

l’apparition du virus – et la destruction qu’il a semé dans le programme

nucléaire iranien – de «moment Oppenheimer» dans l’histoire

du hacking. Un moment qui a vu les virus malwares passer du statut de

trouble-fêtes malveillants mais maîtrisable à celui d’armes à part entière. Des

armes à la puissance incroyablement plus destructrice que celle qui les

précédaient; des armes potentiellement incontrôlables, capables de changer l’Histoire

– tout comme la première arme nucléaire élaborée par Oppenheimer à Los Alamos: succédant

à la simple TNT, avait fait planer la menace d’une destruction totale sur la

planète.


Les experts de la sécurité

informatique coutumiers des virus malwares les plus complexes ne

cachent pas leur émoi.


Comme l’explique Ralph

Langner
, consultant en sécurité informatique basé en Allemagne, «les

Iraniens n’ont pas les connaissances nécessaires pour lutter contre le ver, ou pour

comprendre sa complexité.»
Next Big Future, blog dédié aux «technologies perturbatrices»,

relaie cette déclaration de Langner:


«Voilà leur problème. Ils

devraient se débarrasser de tous les ordinateurs liés au programme

nucléaire, et repartir de zéro. Mais ça leur est impossible. En outre, la

maintenance et la construction de leurs sites nucléaires sont entièrement

dépendantes de sociétés extérieures. Il faudrait remplacer tous les ordinateurs

de ces dernières en prime. Mais ça leur est impossible. Résultat: ils vont

continuer de s’infecter les uns les autres.»


«S’ils disposaient des meilleurs

experts et du meilleur matériel possible, la remise en route des usines

prendrait au moins un an, parce qu’il est extrêmement difficile de nettoyer le

virus; il va même se loger dans les systèmes de sauvegarde. Mais ça leur est

impossible.»



Mais un «moment Oppenheimer» représente

plus qu’une progression-éclair de la puissance et du caractère trompeur des

virus. Il implique des répercussions géopolitiques de grande ampleur. Le moment

Oppenheimer originel a permis de mettre un terme à la Seconde Guerre mondiale via

les terribles bombardements nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki. Celui de

Stuxnet pourrait bien nous avoir accordé un (inattendu) répit de dernière

minute alors que nous nous engagions sur la voie d’une guerre nucléaire

potentielle.


Imaginez: Stuxnet a paralysé les principaux sites nucléaires

d’Iran (et aurait infecté environ 60.000 de ses ordinateurs) au moment même où

les Israéliens donnaient

l’impression
de se préparer à bombarder ces installations, et semblaient

disposés à employer tout l’armement jugé nécessaire pour empêcher l’Iran

d’avoir la bombe (inutile de rappeler qu’ils disposent d’un arsenal nucléaire

non déclaré). Quoi que vous pensiez des positions d’Israël, vous conviendrez

qu’ils n’hésiteraient pas à le faire s’ils n’existaient pas d’alternative. Une

attaque de cette ampleur pousserait certainement les Iraniens à riposter, et

ils seraient sans doute alors vite imités par leurs sympathisants au sein de

l’armée pakistanaise – armée qui contrôle (tant bien que mal) la «Bombe islamique», arsenal

comptant entre soixante et cent ogives nucléaires.


Le monde était sur le point de

sombrer dans une guerre nucléaire régionale aux conséquences des plus incertaines.

Puis Stuxnet est entré en scène.


Oh, ne vous réjouissez pas trop

vite; elle arrivera bien tôt ou tard, cette guerre nucléaire régionale. Mais

Stuxnet a sans doute retardé le point de non-retour, et ce pour plusieurs

années. Notez que les

avis divergent
sur le temps qu’a pu nous faire gagner le malware (entre

autres mesures).


Rien d’étonnant, donc, à ce qu’un

blog satirique ait fait de Stuxnet son «Homme de l’année»; j’ai pour ma part proposé de lui

décerner le prix Nobel de la paix. La suggestion était modeste et n’était qu’à

moitié sérieuse; elle a toutefois été relayée par d’autres blogs.


L'âge d'or des hackers


Les hackers et leur

culture nagent depuis peu en plein triomphe. Notez qu’un «hack» qualifie toute

sorte d’intrusion non autorisée dans les entrailles d’un ordinateur, qu’elle

soit le fait d’un hacker isolé ou des agents d’un gouvernement ennemi.


L’audacieuse

investigation
récemment conduite par le New York Times quant aux origines

de Stuxnet pèche par son refus de considérer les créateurs du virus comme des

«hackers», dans la mesure où il aurait été élaboré par des agents du

gouvernement américain et/ou israélien.Un hacker reste un hacker, qu’il soit

fonctionnaire ou non. Pour prendre un exemple, il est de notoriété publique que

l’armée chinoise dispose

d’une division entière de spécialistes en guerre informatique
; le sceau

officiel du gouvernement n’en fait pas moins des hackers.


Les derniers triomphes du hacking

dépassent celui de Stuxnet. Nous avons assisté à l’affaire WikiLeaks (moins

subtile, mais plus volumineuse), au piratage de Gawker, et à la contamination de

Facebook par un ver à l’automne dernier (les utilisateurs ont été victimes de

spam et d’hameçonnage). On commençait à se dire qu’aucune machine, qu’aucun

internaute n’était réellement à l’abri. A la une d’USA Today daté du 11 janvier 2011, on pouvait ainsi lire cet inquiétant gros

titre «L’avertissement des experts: les cyberspammers élaborent de

nouvelles formes d’attaques»
. L’article mentionnait la brusque diminution des traditionnels

réseaux pirates de type «botnet», qui peuvent infecter des milliers de PC et

les transformer en «ordinateurs zombies» pour servir leurs propres intérêts.

Selon le quotidien, l’abandon soudain de cette activité criminelle

particulièrement profitable pourrait laisser présager de l’apparition d’une

nouvelle et redoutable tactique de piratage.


Mais cet âge d’or des hackers, de

leurs vers et autres «malwares de guerre» a un côté particulièrement ironique:

la légendaire figure tutélaire du hacking, son «icône héroïque» (pour citer le

magazine Computerworld), fantôme dans la machine bien réel et mythique,

super-héros de plusieurs générations de nerds et de geeks (y

compris le créateur d’Apple), l’homme surnommé «Captain Crunch», souffre d’une

mystérieuse blessure; une lésion hautement handicapante ayant entraîné des

séquelles nerveuses et des douleurs atroces. L’homme se bat pour conserver

l’usage de ses mains – des mains qui ont, presque à elles seules, donné

naissance à la «culture hacker».


Nous avons besoin de super héros du piratage


Cette nouvelle nous parvient au moment même où

nous semblons avoir le plus besoin d’un super-héros du piratage; d’un héros

capable de faire face aux défis insoupçonnés que peuvent représenter les

super-vers-informatiques. Le «moment Oppenheimer» de Los Alamos était à la fois

un triomphe scientifique et une tragédie humaine; de la même manière, Stuxnet

et ses équivalents pourraient bien recéler une inquiétante part d’ombre.


Je ne suis pas le seul à le

penser. J’avais déjà consacré un

article
aux cinquante missiles nucléaires du Wyoming, dont on a perdu le

contrôle pendant une heure en octobre dernier. Les cinquante missiles Minutemen

stockés dans le centre de commande de tir de la base F.E. Warren ne répondaient

plus aux communications. Leur système de communication aurait été interrompu en

raison d’un dysfonctionnement matériel: ce dysfonctionnement aurait déphasé le

temps de réponse de missile à missile, le faisant accélérer et ralentir par intermittence;

les missiles se seraient alors déconnectés pour se prémunir de toute intrusion

potentielle.


Ce n’était probablement qu’un

accident – mais dans les comptes-rendus de l’attaque de Stuxnet sur les sites

iraniens, on peut lire que le virus a pris le contrôle de leurs commandes afin

d’accélérer et de ralentir les cycles de vitesse des centrifugeuses, provoquant

dysfonctionnements et arrêts forcés. En faisant quelques recherches pour cet

article, je suis tombé sur un commentaire consacré à l’incident du Wyoming sur

Armscontrolwonk.com, blog particulièrement bien informé: «Et si c’était Stuxnet?»


Une hypothèse des plus

troublantes. Si un ver informatique de type Stuxnet peut rendre une usine

nucléaire iranienne incontrôlable, on peut craindre de voir un virus équivalent

ou plus perfectionné (et peut-être mis au point par la très redoutée division informatique

de l’armée chinoise) prendre le contrôle de nos systèmes de lancement de

missiles nucléaires. Ce n’est peut-être pas possible pour l’instant. Mais cette

menace potentielle ne peut être écartée.


Ce scénario de science-fiction

rappelle peut-être à certains celui des films «Terminator», dans lesquels

Skynet, système de contrôle de l’armement nucléaire, se retourne contre

ses créateurs et tente de détruire l’humanité.


Personne ne pense que les machines sont réellement capables de

déclencher l’Apocalypse par elles-mêmes. Mais pour ce qui est des hommes…


Il

semble non seulement prudent, mais surtout urgent, de recruter les meilleurs

hackers du pays pour mettre au point des systèmes permettant de nous défendre

contre les utilisations malveillantes des vers de type Stuxnet, qui pourraient

être employés dans l’intention de provoquer des guerres dévastatrices. A moins

que vous préfériez vous en remettre aux bureaucrates du Pentagone?


Cette équipe de super-geeks

serait menée par l’homme qui pourrait bien être à l’origine de toutes ces

péripéties: Captain Crunch lui-même.


Captain Crunch, l'ultime recours


C’est en écrivant «Secrets

of the Little Blue Box
»
, reportage paru en 1971 dans le magazine Esquire,

que j’ai rencontré le Captain pour la première fois. L’article était consacré

aux «phreakers», proto-hackers téléphoniques; plusieurs d’entre eux étaient des

petits génies de l’électronique atteints de cécité, qui avaient découvert un

moyen de pirater les circuits à longue distance de l’opérateur AT&T, alors

en situation de monopole. C’est à cette époque que le Captain (John Draper, de

son vrai nom) s’est imposé; il a opéré la transition entre le phreaking

téléphonique (réalisé à l’aide d’une «blue box», dispositif capable de

reproduire les cycles de signaux internes de l’opérateur) et le hacking de

circuits informatiques par modem.


On le voyait faire le tour de la

région – aujourd’hui connue sous le nom de Silicon Valley – dans un van

Volkswagen équipé de ce qu’il appelait son «dispositif informatisé»; il

s’arrêtait prêt des cabines les plus isolées et se branchait sur les circuits

du monde entier. Le premier super-héros du hacking, équipé de sa fidèle cabine

téléphonique.


Après la parution de mon article,

la vie du Captain a connu des hauts et des bas. Côté positif, les

deux Steve (Jobs et Wozniak)
ont fait appel à lui. La première fois, ils

voulaient qu’il les aide à construire des «blue boxes» dans le garage de leurs

parents. La seconde, c’était après la création d’Apple; il est devenu l’un de

leurs techniciens qualifié, et les a aidés à concevoir l’un de leurs premiers

programmes de traitement de texte, EZ Writer. Certains disent même qu’il a joué

un rôle clé dans l’élaboration des premiers PC. Côté négatif, il avait la

mauvaise habitude de s’étendre sur ses exploits illégaux; les fédéraux l’ont

arrêté, et il a passé quelque temps derrière les barreaux.


Ceci dit, il n’est jamais devenu

un «black hat», comme on dit aujourd’hui; il n’a jamais utilisé ses talents de

hackers à des fins criminelles. Il appartenait plutôt à la catégorie des

hackers «look-at-me»; ces magiciens surdoués qui n’aiment rien tant qu’à

contourner les pare-feux, les anti-virus et tout autre système de protection sophistiqué

élaborés par les professionnels de la sécurité informatique.


Ces hackers rétorqueraient qu’ils

ne piratent pas simplement pour la frime, mais aussi par esprit civique, pour

«faire la démonstration des faiblesses» des systèmes informatiques qui les entourent.

Et Captain Crunch est encore plus important d’un point de vue culturel :

sans lui, le hacking ne serait pas devenu «cool». Il a inspiré tous les geeks

surdoués qui, frustrés par la vie de bureau, désiraient vivre un grand frisson à

la James Bond.


Crunch est le père de cette

sensibilité joyeusement anarchique, de cette attitude de hors-la-loi à la Robin

des Bois qui a amené les esprits les plus non-conformistes et les plus

brillants à rejoindre le monde de la technologie; une grande partie d’entre eux

ont ensuite pu tirer parti de leur connaissance de l’insécurité informatique

pour devenir des experts… de la sécurité

informatique.


Imaginez donc ma surprise et ma

tristesse lorsque j’ai découvert, lors d’une recherche Google consacrée aux

dernières formes de la culture hacker et à Stuxnet, un site nommé «Saving Captain Crunch», qui donnait

quelques détails sur sa situation; j’ai découvert le reste de l’affaire

sur d’autres sites solidaires.


Selon PC World, l’incident s’est

déroulé lors d’une conférence sur l’informatique à laquelle assistait l’icône héroïque du hacking;

ce dernier vaquait à ses occupations, quand soudain, un fan débordant d’enthousiasme

lui aurait donné une accolade quelque brutale, tordant plusieurs vertèbres –

fragilisées par une opération récente – au point de rompre la communication

nerveuse dans ses bras et ses mains. La blessure le faisait terriblement

souffrir, et il perdait le contrôle de ses mains à une vitesse effrayante.


L’incident est survenu en octobre

dernier; le Captain et ses amis ont lancé un appel à soutien; il n’avait pas

les moyens de payer l’opération (lourde, et particulièrement onéreuse), et ce même

avec l’appui de Medicaid.


Mais PC World nous donne une

bonne nouvelle: Captain Crunch a été opéré, et annonce (dans un commentaire

posté suite de la publication de cet article) qu’il se remet peu à peu

de ses blessures.


L’attaque de Stuxnet a paralysé

le système nerveux d’un site nucléaire au moment même où les mains talentueuses

de Captain Crunch étaient paralysées par une lésion nerveuse. Il y a quelque

chose de terrible et de profondément perturbant dans cette coïncidence.


Je pense que nous sommes aux

portes d’une nouvelle époque; une époque pleine d’angoisse quant à la

«solidité» des cyber-structures qui sont devenues les fondations invisibles de

notre existence personnelle et géopolitique. Le mystérieux hacker anonyme,

qu’il soit «black hat» ou «white hat», pourrait avoir plus d’impact sur nos

vies que Zuckerberg, Jobs, Brin et compagnie, et ce en dépit de tous leurs

milliards.


En un sens, je suis heureux de ne

pas avoir entendu parler des mésaventures de Captain Crunch avant qu’il ait été

opéré (semble-t-il avec succès). L’ironie de la situation aurait été bien trop

cruelle. Mais puisqu’on annonce que certaines versions de Stuxnet sont

désormais disponibles sur le marché noir (ou qu’elles pourraient être améliorées

afin de permettre à des nations hostiles de s’accaparer nos ogives nucléaires),

je suis heureux de savoir le Captain de retour. Captain Crunch est, sinon un

trésor national, du moins une source inépuisable de connaissances et de ruses

pour vaincre les machines. Il incarne, à lui seul, la victoire de l’infinie créativité

sournoise de l’homme sur les circuits de silicium.


Captain, je vous souhaite un

prompt rétablissement.


Ron Rosenbaum


Traduit par Jean-Clément Nau




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