Dans un récent article (paru dans la revue The Atlantic),
Jeffrey Goldberg s’interroge: Israël va-t-il – ou devrait-il – attaquer les
installations nucléaires de l’Iran dans les mois à venir? C’est le meilleur texte
qui m’ait été donné de lire sur le sujet: Goldberg sait rester fin et
impartial, tout en nous offrant une analyse lumineuse des multiples dilemmes
stratégiques inhérents cette situation. Quoi que vous pensiez du programme nucléaire iranien, et
des mesures à adopter pour empêcher l’Iran d’avoir la bombe (Goldberg admet
lui-même que le sujet le plonge dans une «ambivalence profonde et
paralysante»), lisez son papier
avant de vous faire votre opinion.
Après avoir interviewé des dizaines de responsables
israéliens, arabes et américains, Goldberg estime qu’il y a «plus d’une chance
sur deux» pour qu’Israël bombarde l’Iran d’ici juillet 2011: selon ce scénario,
une centaine d’avions de chasse F-15E, F-16I, et F-16C attaqueraient les usines
d’enrichissement d’uranium de Natanz et de Qom, le centre de recherche
nucléaire d’Ispahan, voire peut-être le réacteur de Boushehr – entre autres
sites.
Il dresse une liste complète des risques et des possibles
catastrophes qui pourraient en résulter: violentes représailles du Hezbollah,
sinon de l’Iran lui-même; déclenchement d’une guerre régionale; choc pétrolier
aux conséquences catastrophique; rupture des relations américano-israéliennes;
vague mondiale d’attentats antisémites. Dernière conséquence possible (mais ce
n’est pas la moindre, et c’est la plus probable): raffermissement du pouvoir
des mollahs à Téhéran.
A l’inverse, le fait de laisser l’Iran constituer un
petit arsenal nucléaire ne serait bien évidemment pas sans risques. Je ne pense
pas (à l’inverse des Israéliens, ce qui est parfaitement compréhensible) que
les mollahs bombarderaient Jérusalem dès lors qu’ils disposaient de l’arme
nucléaire: les Israéliens possèdent une centaine d’ogives, et leur
contre-attaque serait en mesure de raser l’ensemble de l’Iran. (Les mollahs ont
beau financer les auteurs d’attentats-suicide, ils ne sont pas suicidaires pour
autant.)
Un Iran doté de l’arme nucléaire pourrait toutefois servir
de couverture (de «paravent nucléaire», pourrait-on dire) au Hezbollah et à
d’autres groupes alliés, qui pourraient en profiter pour se montrer plus
agressifs. L’arsenal iranien pourrait convaincre les petits pays de la région
de rallier sa cause (et les dissuaderait à coup sûr d’aller contre les intérêts
de Téhéran), et saperait sans doute la crédibilité de la politique étrangère américaine
(si les Etats-Unis refusent d’agir pour interrompre l’élaboration de la bombe
iranienne, certains pourraient douter qu’ils interviennent pour empêcher
Téhéran de l’utiliser). Ce qui inciterait les autres pays de la région à constituer
leurs propres arsenaux, et déclencherait par là même une nouvelle course à l’armement
nucléaire.
Certains théoriciens de la dissuasion nucléaire estiment
qu’une course à l’armement peut avoir des effets positifs. Leur argument: si
plusieurs pays d’une même région obtiennent la bombe, ils seront non seulement
moins enclins à déclencher une guerre nucléaire, mais aussi à se lancer dans
une guerre conventionnelle, de peur que le conflit ne dégénère. A les en
croire, c’est en grande partie pour cette raison qu’il n’y a pas eu de guerre
entre l’Inde et le Pakistan, entre la Russie et la Chine, ou (du temps de la
Guerre froide) entre les pays de l’OTAN et ceux du Pacte de Varsovie.
Une théorie intéressante, mais qui oublie trois choses.
D’une, ces trois duels géopolitiques ont bien failli, à
diverses reprises, se transformer en guerre nucléaire – et dans certains cas,
c’est autant à la chance qu’à la doctrine de la «destruction mutuelle assurée»
qu’ils ont dû leur salut.
De deux, les arsenaux de l’ensemble de ces pays ont été
équipés de permissive action links
[dispositifs de sécurité et d’armement] et d’autres systèmes de sécurité
(parfois avec l’aide des Etats-Unis), qui limitaient les risques de voir un
déséquilibré ordonner le lancement d’un missile sans autorisation. Dans le
cadre d’une course à l’armement, les pays du Moyen-Orient pourraient faire
l’impasse sur ce type de dispositifs.
Enfin, l’Iran et Israël sont géographiquement très
proches l’un de l’autre, si bien qu’en cas d’attaque, les deux pays disposeraient
d’un «temps d’alerte» pratiquement nul. Si une grave crise diplomatique devait
survenir, l’un des deux camps pourrait choisir de lancer une attaque préventive
pour devancer l’adversaire. (C’est ce que les théoriciens de la dissuasion
appellent l’«instabilité de crise».) Même si aucun des deux camps ne désire
attaquer, les circonstances pourraient leur donner l’impression qu’ils n’ont
pas d’autre choix.
Les Israéliens ont donc raison de ne pas prendre à la
légère la perspective d’une bombe nucléaire iranienne; c’est une «question
existentielle», au sens le plus strict du terme. En Israël, la phrase «plus
jamais ça» est bien plus qu’un slogan, et les diatribes antisémites de Mahmoud
Ahmadinejad doivent donc être prises très au sérieux (à ce sujet, Goldberg fait
remarquer que les principaux mollahs d’Iran approuvent totalement les propos du
président iranien).
Voici donc
le véritable enjeu: que peut-on faire, et que doit-on faire, pour empêcher la
création d’une bombe atomique iranienne?
Que peut-on faire? Interrogés par Goldberg, plusieurs
responsables israéliens ont affirmé qu’il serait difficile d’organiser une attaque
préventive: il leur faudrait au préalable le feu vert (confidentiel) de
l’Arabie Saoudite au préalable, et peut-être celui d’autres pays arabes (ne
serait-ce que pour obtenir l’autorisation du survol de leur territoire). Ils
pensent néanmoins qu’il serait possible de mener à bien un assaut aérien,
visant non pas l’ensemble du complexe nucléaire iranien, mais des installations
sans lesquelles il ne pourrait plus fonctionner.
Goldberg ne le dit pas, mais depuis près de dix ans, l’armée
de l’air israélienne équipe ses F-15 et ses F-16 (achetés aux Etats-Unis) de
réservoirs externes, ce qui leur permettrait d’atteindre l’Iran et de revenir à
la base sans avoir à se réapprovisionner en carburant.
Quelques responsables israéliens ont néanmoins dit à
Goldberg qu’ils préfèreraient que les Etats-Unis se chargent de l’attaque, pour
des raisons politiques autant que militaires. A Washington, certains craignent
qu’Israël ne lance un assaut en caressant l’espoir d’amener ainsi les
Etats-Unis à lui venir en aide (en partant du principe que l’Amérique voudrait
s’assurer du succès de l’opération dès lors qu’il serait trop tard pour
l’annuler). Certains Israéliens voudraient qu’Obama fasse preuve d’une plus
grande fermeté; qu’il déclare haut et fort qu’il attaquera bel et bien l’Iran si
son gouvernement ne renonce pas à sa volonté d’élaborer des armes nucléaires. Ils
font valoir qu’Israël pourrait cesser d’avoir recours à ses menaces de mesures
unilatérales si l’engagement américain se faisait plus crédible – ce qui pourrait
amener l’Iran à abandonner son programme nucléaire. Le hic, c’est que si son
avertissement solennel n’impressionne pas les Iraniens, Obama sera peu ou prou
forcé de mettre ses menaces à exécution.
Ce qui nous amène au deuxième volet de notre question:
que doit-on faire? Certains responsables israéliens (et la plupart des
responsables américains) pensent qu’une attaque aérienne serait pour le moins
prématurée, et constituerait certainement une énorme erreur. Pour l’heure,
c’est loin d’être la seule option.
Tout d’abord, les plus pessimistes des prévisions du
renseignement – y compris celles qui ont été citées par le secrétaire à la
Défense Robert Gates – estiment que les Iraniens pourraient disposer de la
bombe d’ici un à trois ans. Il n’y a donc pas d’urgence. (Par ailleurs, cette
estimation a déjà été citée ces dernières années, mais elle n’a jamais été confirmée.)
Ensuite, certains signes laissent penser que les
sanctions prises contre l’Iran par les Nations unies – et, à plus forte raison,
les sanctions encore plus strictes imposées par l’administration Obama et
l’Union européenne – commencent à faire de l’effet. Reste à savoir quel effet,
et en quoi la chose pourrait gêner – ou alimenter l’opposition interne envers –
le programme nucléaire. Suzanne Maloney, spécialiste de l’économie iranienne à
la Brookings Institution, affirme que les sanctions exacerbent un «schisme de
grande envergure» opposant les mollahs aux conservateurs plus traditionnels;
mais elle n’y voit, elle aussi, qu’un phénomène se développant sur le «long
terme». L’impact des sanctions étant beaucoup plus incertain sur le court
terme, elles ne nous seront sans doute pas d’une grande aide pour résoudre le
problème de l’armement nucléaire.
L’intensification des pressions explique peut-être le
fait que le gouvernement iranien ait offert de remettre sur la table des
négociations la question de l’uranium, qui pourrait être enrichi dans un pays
étranger, et lui être réexpédié sous une forme qui ne puisse être utilisé à des
fins militaires. Pour l’heure, cependant, cette «concession» n’est qu’une
redite de l’accord passé en juin dernier avec la Turquie et le Brésil – ce qui,
au final, n’a donc rien d’une concession. Mais au fur et à mesure que les sanctions
affecteront l’Iran (au niveau des investissements en capital, du raffinage du
pétrole et des transactions financières journalières), les offres de Téhéran se
feront peut-être plus sérieuses.
Enfin, les Israéliens sont loin d’avoir fait le tour des
mesures susceptibles d’apaiser ces tensions diplomatiques (si toutefois ils
souhaitent les apaiser, ce qui n’est pas dit). Dans un billet de blog consacré
à l’article de Goldberg, Steve Clemons, de la New American Foundation, y va de
sa propre suggestion: Israël pourrait, selon lui, entamer de réelles
négociations diplomatiques avec les Palestiniens.
Bien évidemment, le fait qu’Israël se réconcilie avec
Gaza et la Cisjordanie n’arrêteraient pas les centrifugeuses iraniennes, et
n’amènerait pas les activistes musulmans du monde entier à déposer les armes
(en bon réaliste, Clemons en est très certainement conscient). Mais si Israël acceptait
de geler la colonisation et de
faire un réel effort de paix, il pourrait parvenir à «découpler» les problèmes
iraniens et palestiniens (l’Iran et ses alliés ont toujours essayé de lier leur
cause à celle des Palestiniens, et la politique de colonisation israélienne n’a
fait qu’apporter de l’eau à leur moulin).
De telles mesures pourraient également rassurer l’Arabie
saoudite et d’autres pays arabes (qui éprouvent presque autant de crainte et de
méfiance qu’Israël à l’endroit de l’Iran) et les inciter à se joindre à la
campagne de pression diplomatique contre Téhéran. Elles pourraient peut-être
même les amener à apporter leur aide – officieuse – à l’armée israélienne si la
confrontation directe devenait inévitable.
Certains pourraient juger cette idée excentrique, mais ce
serait oublier les évènements de juillet 2006. Au Liban du sud, des miliciens
du Hezbollah franchissent la frontière, tuent trois soldats israéliens et en
enlèvent deux autres. Israël réplique par des tirs de roquettes et
d’artillerie. La Ligue arabe fait alors savoir qu’elle condamne l’action du
Hezbollah et soutien le droit à l’autodéfense d’Israël. Des spécialistes
américains estiment que cette prise de position pourrait marquer un tournant
stratégique d’importance; ils tentent de convaincre George W. Bush de saisir
cette chance d’apaiser les tensions en servant d’intermédiaire – la fameuse
«diplomatie de la navette». Bush refuse; les Israéliens intensifient leurs
frappes; leurs représailles se font disproportionnées; et la Ligue arabe leur
retire son soutien.
Goldberg doute cependant que le premier ministre Benjamin
Netanyahou opte pour une stratégie de ce type, et l’analyse qu’il livre des possibles
raisons de ce refus compte parmi les révélations les plus inquiétantes de
l’article. La clé du problème est, selon lui, le père du premier ministre,
Benzion Netanyahou, aujourd’hui âgé de cent ans; il fut l’ancien secrétaire
particulier de Vladimir Jabotinsky, fondateur de l’aile radicale du sionisme,
et il demeure farouchement opposé à toute concession territoriale. Interrogé
par Goldberg, un ami du premier ministre a résumé la situation en ces termes: «Benzion
ne quitte jamais complètement les pensées de Bibi. Il ne veut pas que son père
le voit comme un homme faible.» Un autre a confié au journaliste qu’aussi
longtemps que Benzion vivrait, «Bibi ne pourrait envisager un autre retrait» de
Cisjordanie: «il ne pourrait plus regarder son père en face.»
Une révélation proprement fracassante: en 2010 comme au
temps des tragédies grecques, le destin de la région la plus instable de
l’histoire n’est pas guidé par l’intérêt rationnel des Etats ou par la realpolitik,
non: il est entre les mains de fils obsédés par le regard du père – hier, les
Bush; aujourd’hui, les Netanyahou.
Goldberg écrit une chose particulièrement vraie: Obama
pourrait être bientôt confronté à une situation décisive qui marquera sa
présidence, une situation comparable à la crise des missiles de Cuba, en plus
complexe: John Fitzgerald Kennedy n’avait qu’un seul interlocuteur, Nikita Khrouchtchev.
Obama serait, lui, dans l’obligation de menacer, de parlementer et de négocier
avec les Iraniens (qui sont beaucoup plus imprévisibles), les Israéliens, et
une ribambelle d’acteurs régionaux.
En octobre 1962, Kennedy et ses conseillers avaient pu
élaborer une solution treize jours durant, la plupart du temps lors de réunions
dont l’existence même était tenue secrète; et leur délibérations n’ont été
rendues publiques qu’un quart de siècle plus tard (avec la parution des enregistrements
de Kennedy à la Maison Blanche).
Obama et son équipe n’auront pas cette chance. Il leur
faudra peut-être prendre des décisions – et engager des négociations –
capitales dans la plus grande urgence. Il n’est donc pas trop tôt pour
s’interroger sur la crise actuelle, sur l’issue qu’ils souhaitent lui donner,
et sur les sacrifices qu’ils sont prêts à consentir pour y parvenir.
Fred Kaplan
Traduit par Jean-Clément Nau