mercredi 10 novembre 2010
Avantage fiscal aux jeunes mariés: «Encourager la famille durable»
Le sang à fleur de peau
Le don de sang aura-t-il bientôt vécu? Faut-il s’attendre à de
prochains et considérables bouleversements dans l’organisation de la collecte du sang
humain et de l’usage thérapeutique des éléments qu’il contient? Un groupe
de chercheurs canadiens dirigé par le Dr Mickie Bhatia
(McMaster University, Hamilton, Ontario) le laisse
penser. Il vient d’annoncer sur le site de la revue scientifique Nature avoir pour la première fois réussi, chez l’homme, à transformer des cellules de peau
(connues sous le nom de «fibroblastes») et à obtenir l’ensemble des
lignées de cellules sanguines (globules rouges et blancs, plaquettes). Ce n’est certes pas la première fois que
des biologistes parviennent, sur leurs paillasses, à réaliser de telles
opérations d’alchimie cellulaire. Mais les caractéristiques très originales de ce travail font qu’il
attire tout particulièrement l’attention d’une fraction de la communauté
scientifique; celle qui se passionne pour la médecine régénératrice, médecine
en gestation visant à soigner des affections dégénératives aujourd’hui
incurables.
Retour vers le passé
Depuis la découverte des cellules souches (cellules capables de se
différencier et de donner naissance à toutes les cellules des tissus d’un
organisme) tout, ou presque, a été tenté et beaucoup a été réussi dans le
domaine des transformations cellulaires. Mais il s’agissait le plus souvent de
travaux menés à partir de cellules souches dites «embryonnaires» ce
qui soulevait deux types de problèmes. Le premier était de nature
technique: du fait même de leur grande capacité à se transformer, on
redoute que ces cellules aient un possible caractère cancérogène). Le second
est d’ordre éthique: il faut, pour les obtenir et les cultiver, détruire
des embryons humains conçus in vitro.
De nombreuses équipes se sont aussi tournées vers l’usage qui pouvait être
fait des cellules souches
naturellement présentes dans de nombreux tissus de l’organisme (cellules
souches dites «adultes»). Et de nouveaux champs de recherche se
sont ouverts après la découverte fondamentale faite en 2006 par une équipe
japonaise dirigée par Shinya Yanamaka: il est possible –au moyen de
quelques manipulations génétiques et cocktails chimiques- d’obtenir que des
cellules normales de l’organisme puissent être reprogrammées pour un voyage
vers le passé et redevenir en peu de temps des sortes de cellules souches
embryonnaires (on parle ici de cellules «iPS»). Le champ du
possible s’élargissait alors à l’infini sans toutefois que l’on ose encore
expérimenter directement sur l’homme du fait des risques potentiel et faute
d’avoir démontré l’innocuité de ces manipulations cellulaires.
C’est dans ce contexte que s’inscrit la découverte canadienne. Elle fait suite à la récente démonstration -obtenue chez la souris- qu’il
était possible d’obtenir la différenciation de cellules cutanées en cellules
neuronales ou musculaires.
Les chercheurs
canadiens expliquent de quelle manière ils ont pu, après avoir effectué des
prélèvements cutanés chez plusieurs volontaires, obtenir de spectaculaires transformations:
ils ont pour partie eu recours aux méthodes mises au point l’équipe japonaise
de Yanamaka mais ils prennent grand soin de souligner que les cellules
sanguines obtenues ne sont pas passées par le stade «embryonnaire»,
la transformation se faisant semble-t-il directement et les cellules ne
montrant aucune différence avec celles naturellement présentes dans le sang des
personnes ayant accepté le prélèvement de peau. Soit un gage potentiel de
sécurité. La méthode permettrait d’ores
et déjà de disposer de suffisamment de cellules pour effectuer une transfusion -et le tout sans problème de compatibilité- à partir du prélèvement d'un
rectangle de peau de quatre centimètres sur trois.
Voix discordantes
L’étape
suivante? Elle devrait bien évidemment être celle des premières transfusions expérimentales chez des
volontaires. Les chercheurs n’ont pas le feu vert mais estiment que les essais pourraient
débuter dès 2012. Les possibilités ouvertes sont a priori considérables et pourraient
bouleverser l’organisation actuelle des systèmes de collectes et de
transfusions sanguines. «Nous pensons qu'à l'avenir, nous pourrons créer du sang
de manière encore bien plus
efficace, souligne le Dr Bhatia. La perspective de pouvoir transfuser un
patient avec du sang provenant de sa propre peau laisse espérer que les
personnes ayant besoin de transfusions n'auront un jour plus besoin de recourir
à des banques de sang.» Cette méthode pourrait aussi concourir à améliorer l’efficacité de certains
traitements anticancéreux et lutter contre la pénurie de donneurs de cellules
de moelle osseuse pour soigner différentes maladies sanguines.
Comment souvent des voix discordantes s’élèvent au sein de la communauté
médicale et scientifique. Cynthia Dunbar (Institut national américain du coeur,
des poumons et du sang) estime qu’il faudra entre cinq à dix ans pour que la
technique atteigne un stade de développement capable de répondre au besoin du
plus grand nombre. A l’inverse George Daley, biologiste spécialisé dans les
cellules souches au Children’s Hospital de Boston (Massachusetts) estime que le
fait que les cellules ainsi obtenues soient apparemment en tout point
similaires aux cellules sanguines «naturelles» adultes ne permet
pas encore de penser qu’elles seront dotées d’une efficacité similaire.
«Le voyage allant d’un œuf fécondé jusqu’à des cellules sanguines
spécialisées est très long, observe-t-il. Celui -effectué dans une boîte de
Pétri- allant directement d’un fibroblaste jusqu’à des cellules sanguines peut
prendre des voies bien différentes.»
Quant
à l’embryologiste Ian Wilmut, créateur de la brebis Dolly (aujourd’hui
directeur du centre pour la médecine régénératrice du Medical Research Council à
Edimbourg) il voit là une nouvelle étape laissant penser que l’on parviendra un
jour «à tout produire à partir de presque rien».
Jean-Yves Nau
Photo: Cellules de peau de souris transformées en neurones Reuters