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lundi 9 août 2010
Jacques Attali: la fin du téléphone mobile
Le débat sur la sécurité du BlackBerry, (lancé récemment dans certains pays qui ne supportent pas
qu’il leur soit impossible de briser les codes de transmission des messages) et plusieurs articles dans la presse spécialisée
américaine (Clive Thomson, The death of the phone call, Wired) posent la question de l’avenir du téléphone mobile.
On a longtemps cru, et écrit, que son développement,
faisant suite à celui du cinéma et
de la télévision, allait entrainer
la fin du courrier, du livre et de l’écrit en général. L’apparition d’internet
et du SMS a tempéré cette prédiction. Et voici maintenant qu’apparait une
prédiction radicalement inverse: et si c’était la conversation téléphonique
qui était appelée à disparaitre?
Ceux qui défendent cette thèse en veulent pour preuve que,
aux Etats-Unis, selon l’institut Nielsen, le nombre d’appels téléphoniques décroit tous
les ans depuis 2007, qui aura été l’année d’un record. De plus, ces appels sont de plus en plus
brefs: s’ils étaient en moyenne de 3 minutes en 2005, ils ont maintenant
perdus près de la moitié de leur durée. A cela s’ajoute que, partout dans le monde, le fait que les opérateurs
gagnent beaucoup plus d’argent par le transfert de données que par la voix, qui
n’est plus qu’une dimension annexe de l’ARPU. Enfin, il est exact que de nombreux jeunes n’utilisent presque plus leur Smartphone comme téléphone, mais
essentiellement comme un moyen
d’échanger des messages par sms,
email, bbm, ou sur Facebook ou Twitter.
Pourquoi? D’abord parce que la voix transmet un
message beaucoup plus subjectif et moins fiable que l’écrit. Ensuite, et surtout parce que, dans un monde où chacun est de plus en plus en relation avec
un très grand nombre de gens, on est de plus en plus soucieux de protéger
son intimité. Aussi, chacun
accepte-t-il de moins en moins l’agression
que représente un appel téléphonique. La vieille question apparue à la fin du
19ème siècle, au moment même de l’émergence du téléphone («pourquoi répondre quand
on vous sonne?») revient d’actualité. Beaucoup de gens désormais ne répondent pas quand on les sonne. Aussi, on ne décroche pas les
appels d’inconnus; et même, avec des amis, prend-on de plus
en plus rendez vous par SMS pour
se parler par téléphone; et on écoute même de
moins en moins les messages téléphoniques laissés sur les boites vocales.
Tout cela renvoie à quelque chose de profond, parfaitement
prévisible: notre idéologie de la liberté individuelle, conduit chacun à
ne s’intéresser de plus en plus qu’à lui-même, à ne vouloir en faire qu’à sa tête, et même, plus encore, à
l’autisme, au narcissisme, au plaisir de soi. Et donc à refuser toute intrusion
d’autrui non sollicitée dans la bulle de son égo. On aime donc recevoir des sms, des mails ou des bbm, parce qu’on les lit quand et
si on veut. Mais on n’aime pas
prendre un appel téléphonique qui vous force à obéir à l’injonction d’autrui,
de parler, ici et maintenant. Une fois de plus, la musique annonçait cette
mutation, par le développement de l’écoute solitaire.
De fait, un
objet nouveau sert d’abord à ce à quoi servait l’objet précédent. Et il
est normal que le mobile ait été d’abord un téléphone. Désormais, il va trouver son véritable usage. Les mobiles seront donc de
plus en plus des instruments pour se mettre à disposition de l’autre, qui
décidera s’il veut de nous. Et si la
voix n’y est plus importante, on peut en changer radicalement la forme, pour faciliter l’échange
d’écrits d’abord. Mais aussi, au-delà de l’écrit, par l’échange d’images, fixes ou mobiles, de photos ou de
vidéos.
Un peu plus tard, l’extension des capacités de conversation
en vidéo changera beaucoup de choses. Chacun pourra se
proposer à la vue de l’autre, qui
pourra décider à sa guise s’il
veut le voir et s’il veut lui renvoyer son image.
On pourra en particulier communiquer avec
le corps, sans l’usage de la voix; par exemple par des signes: la
vidéo conduisant à une possible universalisation du langage des sourds muets.
Chacun sera donc en situation de voir les autres, sans être
vu, s’il ne le souhaite pas; en tout cas, s’il peut le refuser, car il y
a des cas, où on ne peut refuser d’être vu d’un autre: on peut imaginer des mères imposant à
leurs enfants d’être sans cesse visibles; des amoureux l’exigeant de leurs partenaires; des patrons l’exigeant de
leurs cadres; des juges y
obligeant des condamnés.
Là sera d’ailleurs la vraie mesure de la liberté:
est libre celui qui n’est pas
obligé de répondre au téléphone, et qui n’est pas tenu d’être vu par les autres.
Jacques Attali
Image de Une: Téléphones mobiles récupérés pour être recyclés en Californie REUTERS/Mike Blake
La vie éternelle est pour après demain
Le développement humain est un phénomène sublime,
s’enthousiasme Jonathan Weiner dans Long for the World: The Strange Science of Immortality. La
rencontre d’un spermatozoïde et d’un ovule donne lieu à des divisions et à une
évolution parfaitement orchestrées, débouchant sur un être prévisible et
pourtant unique. Le vieillissement humain, en revanche, offre le spectacle
d’une épouvantable déchéance. Nos cellules cessent de fonctionner dans
l’anarchie la plus complète et les mutations s’enchaînent. Nos organes et nos
os semblent se délabrer alors même que nous avons encore besoin d’eux. C’est un
terrible déclin dont l’issue inéluctable est la mort.
Si nous vieillissons, c’est simplement parce que dame nature ne s’intéresse
plus à nous. C’est du moins la thèse de Weiner dans ce nouvel ouvrage, une
plongée dans notre triste finitude et dans les possibilités scientifiques de la
contrer. Il reprend ainsi la théorie très populaire du zoologue Peter Medawar,
lauréat du Prix Nobel, selon laquelle l’évolution vise exclusivement à nous
permettre de nous reproduire. Ainsi, par exemple, le calcium est indispensable
à la consolidation de nos os pendant l’enfance et l’adolescence. Or, une fois
que nous avons trouvé un partenaire et transmis notre patrimoine génétique,
notre mission est comme qui dirait accomplie. La nature se moque bien alors de
savoir que le calcium sclérose nos artères au point d’entraîner des crises
cardiaques lorsque nous vieillissons.
Mais pour nous, humains, ce problème est évidemment crucial. C’est pourquoi,
dans son dernier livre The Youth Pill: Scientists at the Brink of an Anti-Aging
Revolution, David Stipp emboîte le pas à Weiner dans l’exploration des frontières
d’une science visant à contrer les effets de l’âge et à «tromper la mort». Pour autant, leurs approches sont différentes:
là où Weiner dresse un portrait lyrique et presque méditatif de ces pionniers
désireux d’altérer le processus d’évolution, Stipp se livre à une véritable
étude journalistique de cette discipline qui a acquis une incontestable
légitimité au cours des 40 dernières années. Il n’en reste pas moins
qu’après avoir étudié leurs arguments respectifs, je reste convaincue qu’aucun
de nous ne vivra assez longtemps pour voir la science de la longévité vider
hôpitaux et funérariums.
A ceux qui arguent que le nombre actuel de personnes âgées pèse déjà assez
lourdement sur nos ressources, les chercheurs répliquent que ce phénomène de
vieillissement de la population est un fait établi et qu’ils souhaitent
simplement permettre à chacun de rester en bonne santé aussi longtemps que
faire se peut. Ce qui profite à la fois à l’individu et à la société dans son
ensemble. Il est vrai qu’on a affaire à une tendance lourde. Au début du 20ème siècle,
un bébé né dans un pays développé avait une espérance de vie moyenne inférieure
à 50 ans. Au fil des décennies, les progrès en matière de santé publique,
la généralisation de la vaccination et l’avènement des antibiotiques ont
considérablement réduit la mortalité infantile, ce qui maximise logiquement les
chances d’atteindre un âge avancé. Et de fait, à la fin du siècle, l’espérance
de vie de notre bébé était passée à 80 ans. Comme l’écrit Jonathan Weiner,
ce gain de 30 ans représente «autant
que ce que l’espèce avait gagné depuis son apparition». (La limite théorique communément admise se situe aux alentours de 120 ans, sachant que rares
sont les personnes qui se sont approchées de cette barre.)
Le point positif, c’est que nous sommes de plus en plus nombreux à vieillir
en pleine forme, ce qui pourrait être le résultat d’une meilleure santé pendant
l’enfance. Jonathan Weiner cite à ce titre la théorie qui établit un lien entre
les maladies infantiles et les inflammations chroniques, important facteur de
maladie. Quoi qu’il en soit, si nous vivons suffisamment longtemps, ce sont
d’innombrables affections qui nous attendent au bout de la route, des maladies
neurodégénératives, comme Alzheimer ou Parkinson, aux infarctus et autres AVC,
insidieux et meurtriers, sans oublier bien sûr le spectre du cancer.
Les chercheurs dont David Stipp dresse le portrait s’efforcent de maîtriser
les mécanismes qui causent notre déclin pour que nous puissions folâtrer
jusqu’à 80 ou 90 ans avant de connaître une mort rapide. Pour sa part,
Jonathan Weiner voue une véritable fascination à Aubrey de Grey, prophète, franc-tireur, excentrique et professeur à l’Université de Cambridge
dont la vision est plus ambitieuse. Théoricien de la gériatrie, il met les
chercheurs au défi de concevoir des techniques biologiques qui permettront à
l’être humain de toucher du doigt son rêve d’immortalité.
Ce sont là deux ambitions de taille. Weiner et Stipp reviennent sur la
difficulté de donner une certaine crédibilité à une discipline dont l’histoire
peu glorieuse est parfois tombée dans le sordide. Au début du 20ème siècle,
un spécialiste du rajeunissement pratiquait des greffes de testicules de singe
sur ses patients masculins. Un de ses confrères, Eugen Steinach, voyait en la vasectomie la panacée en cas de virilité défaillante. Pour la petite histoire, on raconte
que Sigmund Freud avait reçu ce traitement, tout comme William Butler Yeats (un
petit coup de bistouri pour le vieillard de La
traversée vers Byzance). Pour les dames, à la même époque, on
recourait à l’irradiation des ovaires pour s’offrir un retour de printemps.
Toutefois, à partir des années 70, quelques scientifiques sérieux se
sont lancés dans l’étude de la durée de vie d’autres espèces, soit par
l’observation en milieu naturel, soit via un élevage sélectif en laboratoire
afin d’identifier les gènes de la longévité. La «gérontologie comparative» étudie
les tendances de vieillissement chez les animaux: elles sont extrêmement
variables d’une espèce à l’autre. Les drosophiles (ou «mouches des fruits»)
vivent quelques semaines. Certains coquillages, comme les clams, peuvent vivre
jusqu’à quatre siècles! Souris et rats ont une longévité de quelques années,
même dans l’environnement protégé d’un laboratoire. On constate facilement
l’état de vieillissement de ces rongeurs qui, au fil du temps, se rabougrissent
et deviennent léthargiques.
Mais c’est un autre rongeur qui excite les chercheurs. Le rat-taupe nu passe des dizaines d’années à creuser des terriers sans jamais
montrer de véritables signes de sénilité. C’est ce que les scientifiques
appellent la «sénescence négligeable». Mais un beau jour, ils meurent sans raison
évidente. Si nous, les hommes et les femmes, pouvions vieillir comme cet animal,
l’industrie des cosmétiques de rajeunissement n’aurait plus qu’à se reconvertir.
Bien sûr, entre la vie animale et la vie humaine, il y a un fossé. Pourtant,
il y a presque trois quarts de siècle, des recherches presque oubliées sur l’allongement
de la vie ont donné à réfléchir! Dans les années 30, un chercheur en
nutrition à l’Université de Cornell, Clive McCay, a mené pendant quatre ans une
étude dans laquelle il a démontré que soumettre des rats à un régime
alimentaire proche de la famine améliorait leur santé et augmentait
considérablement leur durée de vie. Stipp en reste abasourdi: «[Ces conclusions de McCay montrent] que le rythme
du vieillissement est incroyablement flexible, et qu’il est extrêmement simple
de le rompre chez des animaux dont le métabolisme n’est pas si différent du
nôtre».
Pendant des décennies, on a fait fi des découvertes de McCay. Mais ces
dernières années, la restriction calorique (RC) est devenue la base d’un des aspects
les plus édifiants de la recherche sur l’«extension de la vie». Chez de
nombreuses espèces, les singes notamment, le fait d’avoir faim renforce la
résistance à un certain nombre de problèmes de santé: cancers, maladies neurodégénératives
et troubles immunitaires. Stipp explique que le secret des habitants d’Okinawa pour
vivre si longtemps (cette île japonaise enregistre le record de centenaires par
habitant) réside peut-être dans leur consommation alimentaire: légumes et
poissons.
Mais ancrer ces habitudes dans les pays développés est loin d’être chose
aisée: avec la restriction calorique, des populations habituées à un accès
illimité à la nourriture ont du mal à supporter ne serait-ce qu’une journée en «mangeant
moins». Les chercheurs se tournent donc vers des mimétiques de la RC. Il s’agit de médicaments qui nous permettraient de satisfaire nos besoins alimentaires
tout en déclenchant les processus moléculaires de la sensation de faim, laquelle
permet de rester jeune. Ne pas se nourrir et ne pas avoir faim, c’est en
quelque sorte un moyen pharmacologique d’avoir le beurre et l’argent du beurre.
Les mécanismes sous-jacents du vieillissement restent de l’ordre de la
spéculation. De Grey soutient un point de vue de plus en plus admis dans le domaine
du vieillissement: la cause fondamentale du «déclin»
de l’être humain réside dans ce que certains scientifiques appellent une «catastrophe des déchets» [«garbage catastrophe»]. Weiner expose de
façon si éloquente cette théorie qu’elle n’est que trop parlante pour quiconque
est propriétaire d’une maison.
Au niveau cellulaire, les choses commencent à s’abîmer. Des dépôts de détritus
se forment, entravant les mécanismes censés garder nos cellules en pleine forme.
Les chercheurs qui étudient les gènes dits «domestiques»,
qui assurent l’entretien de nos cellules en les débarrassant des petites saletés,
regrettent le mépris qu’on affiche vis-à-vis de ces gènes et de leur fonction
finalement si essentielle. De Grey espère que ces découvertes déboucheront sur la
création d’une sorte de solvant moléculaire permettant d’éliminer les détritus.
Mais tout ceci reste encore très hypothétique!
Voilà qui nous amène à la «pilule de
jouvence», ce produit pharmaceutique de prolongement de la vie dont parle Stipp
et qui fait actuellement l’objet de recherches scientifiques. Cette pilule
pourrait nous permettre de rester jeunes en simulant les effets de la RC et en
maintenant l’activité de l’«équipe d’entretien de nos cellules». Stipp raconte avec
moult détails les travaux de la société Sirtris Pharmaceuticals, qui ambitionne
de commercialiser les sirtuines, une nouvelle classe d’enzymes découverts récemment.
On pense que ces enzymes empêchent l’ADN des cellules d’être abîmé et qu’elles
réparent les mutations qui s’y opèrent. (Le resvératrol, une substance présente dans le vin
rouge, active apparemment les sirtuines dans le corps.) Il aborde
ensuite le cas du Sirolimus, un immunosuppresseur utilisé chez des patients ayant subi une greffe. Ce médicament a permis
d’allonger la durée de vie de certains animaux de laboratoire.
Alors que j’avançais péniblement dans ma lecture, de plus en plus convaincue
que Sirtris ne trouverait pas la solution à la fatalité humaine, le livre de Stipp
semblait lui aussi perdre de sa fraîcheur, amassant un tas de données
superflues.
Weiner qui, en plus d’une belle plume, a le don de rendre la science limpide,
offre une agréable lecture. Mais hélas, lui aussi finit par s’embarquer dans
une longue méditation philosophique sur le sens de l’immortalité (une question
dont les chapitres précédents m’ont laissé penser qu’elle ne méritait guère
qu’on y consacre notre temps limité). Et puisque même Weiner ne croit pas au rêve
d’Aubrey de Grey, celui d’une longévité humaine de plusieurs centaines voire de
milliers d’années…
… j’ai décidé de continuer à m’abreuver de café et de vin rouge. Et de ne pas
renoncer au chocolat noir! Ces aliments contiennent en petite quantité les produits
chimiques susceptibles d’activer chez moi un processus anti-âge. Si c’est
insuffisant pour me permettre, comme dit De Grey, d’«échapper à la vélocité» du
temps, ils rendent ma vie – aussi courte soit-elle – un peu plus savoureuse.
Emily Yoffe
Traduit par Micha Cziffra
Image de Une: Une aurore boréale au-dessus des cendres du volvan islandais Eyjafjallajokull en fin de journée Lucas Jackson / Reuters
Inception: peut-on être conscient que l'on rêve?
Le blockbuster américain Inception est en tête des
box-offices à travers le monde depuis sa sortie (le 16 juillet aux Etats-Unis et le 21 juillet en France). Centré sur le rêve, un thème
souvent abordé au cinéma, il contient une multitude d’idées reçues plus ou
moins répandues sur la nature des rêves, leur lien à la réalité ou encore la
relation entre le rêveur et son rêve. L’image du rêve humain décrite dans
Inception correspond-elle à ce que la science sait de ce domaine, où il reste
encore beaucoup de mystères à élucider? Pour le savoir, voici les différents
postulats du film décortiqués et passés au crible.
Les personnages
d’Inception sont capables de maîtriser leurs rêves, ou en tous cas leurs
propres actions dans un rêve, et même de créer les décors d’un rêve. Est-il
possible de maîtriser son propre rêve?
Une des principales différences entre le rêve et la réalité
est le manque de contrôle: on n’a pas le sentiment de décider dans un rêve, on
est passif devant les évènements. Il existe néanmoins toute une théorie du rêve lucide,
autrement dit le fait d’avoir conscience d’être en train de rêver. Dans un
ouvrage intitulé Exploring the World of Lucid Dreaming, Stephen LaBerge et
Howard Rheingold détaillent une méthode pour parvenir à «se réveiller dans son rêve», et même à en contrôler certains aspects.
D’après ce livre, de nombreux rêveurs lucides ont raconté pouvoir voler à
volonté; d'autres décrivent une sensation d'euphorie et de bien-être. Une femme
a affirmé que son premier rêve lucide lui avait procuré «la sensation délicieuse [et de plus en plus forte] de se fondre dans
les couleurs et la lumière, avec un final digne du meilleur orgasme.»
Les sceptiques avancent que la seule manière de connaître le
contenu d’un rêve est à travers ce que le rêveur rapporte après s’être
réveillé, et qu’il est donc très difficile de savoir si quelqu’un maîtrise vraiment son
rêve. A l’éveil, les techniques d’imagerie permettent dans une certaine mesure
de savoir à quoi on pense. Théoriquement, on peut faire la même chose
pendant le sommeil et les rêves car c’est aussi un état où les pensées ont un
contenu déterminé. La différence est qu’à l’état d’éveil on peut parfaitement
contrôler ce à quoi le sujet est en train de penser, alors que dans le rêve il
est très difficile de contraindre les pensées possibles et donc de décoder leur
contenu.
Néanmoins, la possibilité du rêve lucide a été prouvée
scientifiquement dans les années 70 grâce à l’enregistrement de signaux préétablis
envoyés volontairement par les sujets depuis l’état de rêve: les mouvements des
yeux. Keith
Hearne de l’université de Hull a été le premier à réussir une telle expérience
en 1975, en demandant à son sujet de bouger les yeux de gauche à droite huit
fois d’affilée alors qu’il rêvait. Un journaliste de slate.com a tenté de
suivre la méthode de LaBerge et Rheingold et a réussi, au bout de plusieurs
semaines d’entraînement, à se rendre compte qu’il rêvait pendant un songe et
même à s’envoler
volontairement dans son rêve.
Le postulat de base
du film de Christopher Nolan est simple: une équipe de personnes, menée
par Dom Cobb (joué par Leonardo di Caprio), a réussi à maîtriser l’art de rentrer
dans les rêves d’autrui afin de dévoiler ses secrets les plus profonds, et même
d’influencer ses rêves. Est-il possible d’influencer les rêves de quelqu’un
d’autre?
On peut avoir une influence, mais de manière très limitée
sur les rêves de quelqu’un d’autre. On retrouve dans les rêves des éléments
fragmentés de l’expérience réelle. Il est très rare qu’il s’agisse d’une
histoire entière qui apparaisse dans le rêve. Il s’agit plutôt d’images qui
sont recyclées. Quand on présente des choses à quelqu’un avant qu’il s’endorme,
il y a une chance pour que des fragments réapparaissent dans ses rêves. Mais on
ne peut pas réellement contrôler ce qui se passe dans les rêves.
En revanche, il a été prouvé que l’on mémorise mieux les
choses que l’on a apprises avant de dormir. Des études sur les rats vont également
dans ce sens: on fait parcourir à un rat un trajet bien défini dans un
labyrinthe pendant qu’il est éveillé, et on est capable de suivre le circuit qu’il
parcourt en observant ses neurones dans son hippocampe, une sorte de GPS. Quand
le rat dort, on observe les mêmes réactions dans son hippocampe, ce qui donne à
penser que le rat rejoue pendant son sommeil le parcours qu’il a fait avant. Cela
ne veut pas dire qu’il rêve ou que l’on influe sur son rêve, mais qu’il recrée un
parcours vécu dans son sommeil.
Les protagonistes du film
utilisent un petit artefact, une toupie dans le cas du personnage de Leonardo
di Caprio, pour savoir s’ils sont dans un rêve ou dans la réalité. Peut-on
savoir quand on est dans un rêve?
L’état de rêve est un état conscient et ressemble beaucoup à
l’état de veille conscient. Dans un rêve, on voit, on entend, on fait des
choses, il y a une narration etc... L’activité du cerveau pendant le sommeil
paradoxal ou REM (là où la plupart des rêves se produit), est proche de celle à
l’état de veille, le cerveau est très actif. Mais la conscience de soi est une
des différences entre l’état de sommeil et celui d’éveil.
Néanmoins, il est possible de s’entraîner à prendre
conscience dans ses rêves. Pour reprendre la méthode de LaBerge et Rheingold,
la deuxième étape de la maîtrise du rêve lucide consiste à «identifier les marqueurs de
rêve et effectuer des tests de réalité.» En théorie, pour apprendre à
faire entrer la conscience dans les songes, il faut prendre l'habitude de se
demander si l'on est en état de veille ou de sommeil. Le but est que cette
question devienne un réflexe, notamment dans les situations absurdes ou
surréalistes, dont les rêves sont friands. À force, la question est censée se
poser quand on dort. Si l'on rêve souvent d'ascenseur, il faut effectuer un
test de réalité à chaque fois que l'on se trouve, éveillé, dans un ascenseur,
ce afin d'augmenter ses chances de faire la même chose quand ce marqueur
apparaît dans un rêve.
Dans Inception, on
fait chuter une personne dans une baignoire pour la réveiller, et cela se
traduit par un torrent d’eau qui apparaît dans le rêve. Les éléments extérieurs
influent-ils sur le rêve?
Le fait d’être arrosé par de l’eau ou d’avoir un bras qui
est comprimé peut entrer dans le contenu du rêve, y faire intrusion. Une des
explications possibles à cela est notre instinct de survie animal: un animal
qui ne réagirait à rien lors de son sommeil serait en grand danger, il doit
pouvoir se réveiller s’il y a vraiment un évènement menaçant. Autre exemple: on
ne tombe pas de son lit en temps normal alors qu’on bouge lors du sommeil, ce
qui veut probablement dire que l’on perçoit les bords du lit et qu’on rectifie notre
position de manière quasi-automatique.
Dans Inception, Dom Cobb est hanté par des rêves récurrents de sa
défunte épouse. Les rêves récurrents ont-ils une signification particulière?
Sur ce point là, les rêves ne sont pas différents des
pensées d’éveil. De la même manière qu’on a des pensées récurrentes, on a des
rêves récurrents. Ils reflètent ce que l’on a dans la tête. On retrouve les
anxiétés et les peurs d’une personne à l’éveil mais également dans le sommeil.
Le contenu des pensées du rêve dépend de qui vous êtes.
Dans le film, le temps passe beaucoup plus vite dans les rêves que dans la réalité, ce qui donne aux personnages le temps d'effectuer de nombreuses actions au cours d'un rêve relativement court. Le temps passe-t-il vraiment plus vite dans les rêves?
Non. Des études ont corrélé la durée des aventures racontées
par les rêveurs avec la durée objective pendant laquelle ils ont été plongés
dans cet état de sommeil REM. Les chercheurs allemands Daniel Erlacher et
Michael Schredl ont ainsi réussi à montrer que
le temps nécessaire pour compter dans un rêve est le même que celui nécessaire
pour compter éveillé. Pour ce faire, ils ont demandé à des rêveurs lucides
de compter de 21 à 25 dans leur rêve et d’envoyer des signaux par des
mouvements d’yeux au début et à la fin de l’opération. Le laps de temps entre
les deux signaux a ensuite été comparé au temps qu’il faut pour compter de 21
à 25 à l’état d’éveil. Avec la même méthode,
ils ont trouvé qu’effectuer des flexions prend même plus de temps dans un rêve
que dans la réalité.
Autre indication, on a remarqué que chez les personnes
atteintes de troubles du comportement en sommeil paradoxal (REM sleep behavior disorder, ou
TSCP), une pathologie où le rêveur adopte des comportements involontaires qui
sont souvent en rapport avec le contenu du rêve et effectue les gestes dont il
rêve, donne des coups, crie ou encore gesticule, la chronologie des actions
réelles correspondait plus ou moins à celle du rêve qui est raconté.
Grégoire Fleurot
L’explication remercie
Laurent Cohen, professeur de neurologie à l’hôpital de la Pitié Salpetrière.