lundi 9 août 2010

Jacques Attali: la fin du téléphone mobile

Jacques Attali: la fin du téléphone mobile: "

Le débat sur la sécurité du BlackBerry, (lancé récemment dans certains pays qui ne supportent pas

qu’il leur soit impossible de briser les codes de transmission des messages) et plusieurs articles dans la presse spécialisée

américaine (Clive Thomson, The death of the phone call, Wired) posent la question de l’avenir du téléphone mobile.


On a longtemps cru, et écrit, que son développement,

faisant suite à celui du cinéma et

de la télévision, allait entrainer

la fin du courrier, du livre et de l’écrit en général. L’apparition d’internet

et du SMS a tempéré cette prédiction. Et voici maintenant qu’apparait une

prédiction radicalement inverse: et si c’était la conversation téléphonique

qui était appelée à disparaitre?


Ceux qui défendent cette thèse en veulent pour preuve que,

aux Etats-Unis, selon l’institut Nielsen, le nombre d’appels téléphoniques décroit tous

les ans depuis 2007, qui aura été l’année d’un record. De plus, ces appels sont de plus en plus

brefs: s’ils étaient en moyenne de 3 minutes en 2005, ils ont maintenant

perdus près de la moitié de leur durée. A cela s’ajoute que, partout dans le monde, le fait que les opérateurs

gagnent beaucoup plus d’argent par le transfert de données que par la voix, qui

n’est plus qu’une dimension annexe de l’ARPU. Enfin, il est exact que de nombreux jeunes n’utilisent presque plus leur Smartphone comme téléphone, mais

essentiellement comme un moyen

d’échanger des messages par sms,

email, bbm, ou sur Facebook ou Twitter.


Pourquoi? D’abord parce que la voix transmet un

message beaucoup plus subjectif et moins fiable que l’écrit. Ensuite, et surtout parce que, dans un monde où chacun est de plus en plus en relation avec

un très grand nombre de gens, on est de plus en plus soucieux de protéger

son intimité. Aussi, chacun

accepte-t-il de moins en moins l’agression

que représente un appel téléphonique. La vieille question apparue à la fin du

19ème siècle, au moment même de l’émergence du téléphone («pourquoi répondre quand

on vous sonne?») revient d’actualité. Beaucoup de gens désormais ne répondent pas quand on les sonne. Aussi, on ne décroche pas les

appels d’inconnus; et même, avec des amis, prend-on de plus

en plus rendez vous par SMS pour

se parler par téléphone; et on écoute même de

moins en moins les messages téléphoniques laissés sur les boites vocales.


Tout cela renvoie à quelque chose de profond, parfaitement

prévisible: notre idéologie de la liberté individuelle, conduit chacun à

ne s’intéresser de plus en plus qu’à lui-même, à ne vouloir en faire qu’à sa tête, et même, plus encore, à

l’autisme, au narcissisme, au plaisir de soi. Et donc à refuser toute intrusion

d’autrui non sollicitée dans la bulle de son égo. On aime donc recevoir des sms, des mails ou des bbm, parce qu’on les lit quand et

si on veut. Mais on n’aime pas

prendre un appel téléphonique qui vous force à obéir à l’injonction d’autrui,

de parler, ici et maintenant. Une fois de plus, la musique annonçait cette

mutation, par le développement de l’écoute solitaire.


De fait, un

objet nouveau sert d’abord à ce à quoi servait l’objet précédent. Et il

est normal que le mobile ait été d’abord un téléphone. Désormais, il va trouver son véritable usage. Les mobiles seront donc de

plus en plus des instruments pour se mettre à disposition de l’autre, qui

décidera s’il veut de nous. Et si la

voix n’y est plus importante, on peut en changer radicalement la forme, pour faciliter l’échange

d’écrits d’abord. Mais aussi, au-delà de l’écrit, par l’échange d’images, fixes ou mobiles, de photos ou de

vidéos.


Un peu plus tard, l’extension des capacités de conversation

en vidéo changera beaucoup de choses. Chacun pourra se

proposer à la vue de l’autre, qui

pourra décider à sa guise s’il

veut le voir et s’il veut lui renvoyer son image.


On pourra en particulier communiquer avec

le corps, sans l’usage de la voix; par exemple par des signes: la

vidéo conduisant à une possible universalisation du langage des sourds muets.


Chacun sera donc en situation de voir les autres, sans être

vu, s’il ne le souhaite pas; en tout cas, s’il peut le refuser, car il y

a des cas, où on ne peut refuser d’être vu d’un autre: on peut imaginer des mères imposant à

leurs enfants d’être sans cesse visibles; des amoureux l’exigeant de leurs partenaires; des patrons l’exigeant de

leurs cadres; des juges y

obligeant des condamnés.


Là sera d’ailleurs la vraie mesure de la liberté:

est libre celui qui n’est pas

obligé de répondre au téléphone, et qui n’est pas tenu d’être vu par les autres.


Jacques Attali


Image de Une: Téléphones mobiles récupérés pour être recyclés en Californie REUTERS/Mike Blake

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