Le débat sur la sécurité du BlackBerry, (lancé récemment dans certains pays qui ne supportent pas
qu’il leur soit impossible de briser les codes de transmission des messages) et plusieurs articles dans la presse spécialisée
américaine (Clive Thomson, The death of the phone call, Wired) posent la question de l’avenir du téléphone mobile.
On a longtemps cru, et écrit, que son développement,
faisant suite à celui du cinéma et
de la télévision, allait entrainer
la fin du courrier, du livre et de l’écrit en général. L’apparition d’internet
et du SMS a tempéré cette prédiction. Et voici maintenant qu’apparait une
prédiction radicalement inverse: et si c’était la conversation téléphonique
qui était appelée à disparaitre?
Ceux qui défendent cette thèse en veulent pour preuve que,
aux Etats-Unis, selon l’institut Nielsen, le nombre d’appels téléphoniques décroit tous
les ans depuis 2007, qui aura été l’année d’un record. De plus, ces appels sont de plus en plus
brefs: s’ils étaient en moyenne de 3 minutes en 2005, ils ont maintenant
perdus près de la moitié de leur durée. A cela s’ajoute que, partout dans le monde, le fait que les opérateurs
gagnent beaucoup plus d’argent par le transfert de données que par la voix, qui
n’est plus qu’une dimension annexe de l’ARPU. Enfin, il est exact que de nombreux jeunes n’utilisent presque plus leur Smartphone comme téléphone, mais
essentiellement comme un moyen
d’échanger des messages par sms,
email, bbm, ou sur Facebook ou Twitter.
Pourquoi? D’abord parce que la voix transmet un
message beaucoup plus subjectif et moins fiable que l’écrit. Ensuite, et surtout parce que, dans un monde où chacun est de plus en plus en relation avec
un très grand nombre de gens, on est de plus en plus soucieux de protéger
son intimité. Aussi, chacun
accepte-t-il de moins en moins l’agression
que représente un appel téléphonique. La vieille question apparue à la fin du
19ème siècle, au moment même de l’émergence du téléphone («pourquoi répondre quand
on vous sonne?») revient d’actualité. Beaucoup de gens désormais ne répondent pas quand on les sonne. Aussi, on ne décroche pas les
appels d’inconnus; et même, avec des amis, prend-on de plus
en plus rendez vous par SMS pour
se parler par téléphone; et on écoute même de
moins en moins les messages téléphoniques laissés sur les boites vocales.
Tout cela renvoie à quelque chose de profond, parfaitement
prévisible: notre idéologie de la liberté individuelle, conduit chacun à
ne s’intéresser de plus en plus qu’à lui-même, à ne vouloir en faire qu’à sa tête, et même, plus encore, à
l’autisme, au narcissisme, au plaisir de soi. Et donc à refuser toute intrusion
d’autrui non sollicitée dans la bulle de son égo. On aime donc recevoir des sms, des mails ou des bbm, parce qu’on les lit quand et
si on veut. Mais on n’aime pas
prendre un appel téléphonique qui vous force à obéir à l’injonction d’autrui,
de parler, ici et maintenant. Une fois de plus, la musique annonçait cette
mutation, par le développement de l’écoute solitaire.
De fait, un
objet nouveau sert d’abord à ce à quoi servait l’objet précédent. Et il
est normal que le mobile ait été d’abord un téléphone. Désormais, il va trouver son véritable usage. Les mobiles seront donc de
plus en plus des instruments pour se mettre à disposition de l’autre, qui
décidera s’il veut de nous. Et si la
voix n’y est plus importante, on peut en changer radicalement la forme, pour faciliter l’échange
d’écrits d’abord. Mais aussi, au-delà de l’écrit, par l’échange d’images, fixes ou mobiles, de photos ou de
vidéos.
Un peu plus tard, l’extension des capacités de conversation
en vidéo changera beaucoup de choses. Chacun pourra se
proposer à la vue de l’autre, qui
pourra décider à sa guise s’il
veut le voir et s’il veut lui renvoyer son image.
On pourra en particulier communiquer avec
le corps, sans l’usage de la voix; par exemple par des signes: la
vidéo conduisant à une possible universalisation du langage des sourds muets.
Chacun sera donc en situation de voir les autres, sans être
vu, s’il ne le souhaite pas; en tout cas, s’il peut le refuser, car il y
a des cas, où on ne peut refuser d’être vu d’un autre: on peut imaginer des mères imposant à
leurs enfants d’être sans cesse visibles; des amoureux l’exigeant de leurs partenaires; des patrons l’exigeant de
leurs cadres; des juges y
obligeant des condamnés.
Là sera d’ailleurs la vraie mesure de la liberté:
est libre celui qui n’est pas
obligé de répondre au téléphone, et qui n’est pas tenu d’être vu par les autres.
Jacques Attali
Image de Une: Téléphones mobiles récupérés pour être recyclés en Californie REUTERS/Mike Blake
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