lundi 9 août 2010

Inception: peut-on être conscient que l'on rêve?

Inception: peut-on être conscient que l'on rêve?: "

Le blockbuster américain Inception est en tête des

box-offices à travers le monde depuis sa sortie
(le 16 juillet aux Etats-Unis et le 21 juillet en France). Centré sur le rêve, un thème

souvent abordé au cinéma
, il contient une multitude d’idées reçues plus ou

moins répandues sur la nature des rêves, leur lien à la réalité ou encore la

relation entre le rêveur et son rêve. L’image du rêve humain décrite dans

Inception correspond-elle à ce que la science sait de ce domaine, où il reste

encore beaucoup de mystères à élucider? Pour le savoir, voici les différents

postulats du film décortiqués et passés au crible.


Les personnages

d’Inception sont capables de maîtriser leurs rêves, ou en tous cas leurs

propres actions dans un rêve, et même de créer les décors d’un rêve. Est-il

possible de maîtriser son propre rêve?


Une des principales différences entre le rêve et la réalité

est le manque de contrôle: on n’a pas le sentiment de décider dans un rêve, on

est passif devant les évènements. Il existe néanmoins toute une théorie du rêve lucide,

autrement dit le fait d’avoir conscience d’être en train de rêver. Dans un

ouvrage intitulé Exploring the World of Lucid Dreaming, Stephen LaBerge et

Howard Rheingold détaillent une méthode pour parvenir à «se réveiller dans son rêve», et même à en contrôler certains aspects.

D’après ce livre, de nombreux rêveurs lucides ont raconté pouvoir voler à

volonté; d'autres décrivent une sensation d'euphorie et de bien-être. Une femme

a affirmé que son premier rêve lucide lui avait procuré «la sensation délicieuse [et de plus en plus forte] de se fondre dans

les couleurs et la lumière, avec un final digne du meilleur orgasme


Les sceptiques avancent que la seule manière de connaître le

contenu d’un rêve est à travers ce que le rêveur rapporte après s’être

réveillé, et qu’il est donc très difficile de savoir si quelqu’un maîtrise vraiment son

rêve. A l’éveil, les techniques d’imagerie permettent dans une certaine mesure

de savoir à quoi on pense. Théoriquement, on peut faire la même chose

pendant le sommeil et les rêves car c’est aussi un état où les pensées ont un

contenu déterminé. La différence est qu’à l’état d’éveil on peut parfaitement

contrôler ce à quoi le sujet est en train de penser, alors que dans le rêve il

est très difficile de contraindre les pensées possibles et donc de décoder leur

contenu.


Néanmoins, la possibilité du rêve lucide a été prouvée

scientifiquement dans les années 70 grâce à l’enregistrement de signaux préétablis

envoyés volontairement par les sujets depuis l’état de rêve: les mouvements des

yeux. Keith

Hearne de l’université de Hull a été le premier à réussir une telle expérience


en 1975, en demandant à son sujet de bouger les yeux de gauche à droite huit

fois d’affilée alors qu’il rêvait. Un journaliste de slate.com a tenté de

suivre la méthode de LaBerge et Rheingold et a réussi, au bout de plusieurs

semaines d’entraînement, à se rendre compte qu’il rêvait pendant un songe et

même à s’envoler

volontairement dans son rêve
.


Le postulat de base

du film de
Christopher Nolan est simple: une équipe de personnes, menée

par Dom Cobb (joué par Leonardo di Caprio), a réussi à maîtriser l’art de rentrer

dans les rêves d’autrui afin de dévoiler ses secrets les plus profonds, et même

d’influencer ses rêves. Est-il possible d’influencer les rêves de quelqu’un

d’autre?


On peut avoir une influence, mais de manière très limitée

sur les rêves de quelqu’un d’autre. On retrouve dans les rêves des éléments

fragmentés de l’expérience réelle. Il est très rare qu’il s’agisse d’une

histoire entière qui apparaisse dans le rêve. Il s’agit plutôt d’images qui

sont recyclées. Quand on présente des choses à quelqu’un avant qu’il s’endorme,

il y a une chance pour que des fragments réapparaissent dans ses rêves. Mais on

ne peut pas réellement contrôler ce qui se passe dans les rêves.


En revanche, il a été prouvé que l’on mémorise mieux les

choses que l’on a apprises avant de dormir. Des études sur les rats vont également

dans ce sens: on fait parcourir à un rat un trajet bien défini dans un

labyrinthe pendant qu’il est éveillé, et on est capable de suivre le circuit qu’il

parcourt en observant ses neurones dans son hippocampe, une sorte de GPS. Quand

le rat dort, on observe les mêmes réactions dans son hippocampe, ce qui donne à

penser que le rat rejoue pendant son sommeil le parcours qu’il a fait avant. Cela

ne veut pas dire qu’il rêve ou que l’on influe sur son rêve, mais qu’il recrée un

parcours vécu dans son sommeil.


Les protagonistes du film

utilisent un petit artefact, une toupie dans le cas du personnage de Leonardo

di Caprio, pour savoir s’ils sont dans un rêve ou dans la réalité. Peut-on

savoir quand on est dans un rêve?


L’état de rêve est un état conscient et ressemble beaucoup à

l’état de veille conscient. Dans un rêve, on voit, on entend, on fait des

choses, il y a une narration etc... L’activité du cerveau pendant le sommeil

paradoxal ou REM (là où la plupart des rêves se produit), est proche de celle à

l’état de veille, le cerveau est très actif. Mais la conscience de soi est une

des différences entre l’état de sommeil et celui d’éveil.


Néanmoins, il est possible de s’entraîner à prendre

conscience dans ses rêves. Pour reprendre la méthode de LaBerge et Rheingold,

la deuxième étape de la maîtrise du rêve lucide consiste à «identifier les marqueurs de

rêve et effectuer des tests de réalité.
» En théorie, pour apprendre à

faire entrer la conscience dans les songes, il faut prendre l'habitude de se

demander si l'on est en état de veille ou de sommeil. Le but est que cette

question devienne un réflexe, notamment dans les situations absurdes ou

surréalistes, dont les rêves sont friands. À force, la question est censée se

poser quand on dort. Si l'on rêve souvent d'ascenseur, il faut effectuer un

test de réalité à chaque fois que l'on se trouve, éveillé, dans un ascenseur,

ce afin d'augmenter ses chances de faire la même chose quand ce marqueur

apparaît dans un rêve.


Dans Inception, on

fait chuter une personne dans une baignoire pour la réveiller, et cela se

traduit par un torrent d’eau qui apparaît dans le rêve. Les éléments extérieurs

influent-ils sur le rêve?


Le fait d’être arrosé par de l’eau ou d’avoir un bras qui

est comprimé peut entrer dans le contenu du rêve, y faire intrusion. Une des

explications possibles à cela est notre instinct de survie animal: un animal

qui ne réagirait à rien lors de son sommeil serait en grand danger, il doit

pouvoir se réveiller s’il y a vraiment un évènement menaçant. Autre exemple: on

ne tombe pas de son lit en temps normal alors qu’on bouge lors du sommeil, ce

qui veut probablement dire que l’on perçoit les bords du lit et qu’on rectifie notre

position de manière quasi-automatique.


Dans Inception, Dom Cobb est hanté par des rêves récurrents de sa

défunte épouse. Les rêves récurrents ont-ils une signification particulière?


Sur ce point là, les rêves ne sont pas différents des

pensées d’éveil. De la même manière qu’on a des pensées récurrentes, on a des

rêves récurrents. Ils reflètent ce que l’on a dans la tête. On retrouve les

anxiétés et les peurs d’une personne à l’éveil mais également dans le sommeil.

Le contenu des pensées du rêve dépend de qui vous êtes.


Dans le film, le temps passe beaucoup plus vite dans les rêves que dans la réalité, ce qui donne aux personnages le temps d'effectuer de nombreuses actions au cours d'un rêve relativement court. Le temps passe-t-il vraiment plus vite dans les rêves?


Non. Des études ont corrélé la durée des aventures racontées

par les rêveurs avec la durée objective pendant laquelle ils ont été plongés

dans cet état de sommeil REM. Les chercheurs allemands Daniel Erlacher et

Michael Schredl ont ainsi réussi à montrer que

le temps nécessaire pour compter dans un rêve est le même que celui nécessaire

pour compter éveillé
. Pour ce faire, ils ont demandé à des rêveurs lucides

de compter de 21 à 25 dans leur rêve et d’envoyer des signaux par des

mouvements d’yeux au début et à la fin de l’opération. Le laps de temps entre

les deux signaux a ensuite été comparé au temps qu’il faut pour compter de 21

à 25 à l’état d’éveil. Avec la même méthode,

ils ont trouvé qu’effectuer des flexions prend même plus de temps dans un rêve

que dans la réalité.


Autre indication, on a remarqué que chez les personnes

atteintes de troubles du comportement en sommeil paradoxal (REM sleep behavior disorder, ou

TSCP), une pathologie où le rêveur adopte des comportements involontaires qui

sont souvent en rapport avec le contenu du rêve et effectue les gestes dont il

rêve, donne des coups, crie ou encore gesticule, la chronologie des actions

réelles correspondait plus ou moins à celle du rêve qui est raconté.


Grégoire Fleurot


L’explication remercie

Laurent Cohen, professeur de neurologie à l’hôpital de la Pitié Salpetrière.

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