mardi 19 octobre 2010

Guerre des monnaies: attention au yuan!

Guerre des monnaies: attention au yuan!: "

Qui l’eût cru il y a seulement quelques années? Mais il

faut maintenant faire très attention au yuan, la monnaie des Chinois. Ils l’appellent

aussi le

renminbi
, ce qui ajoute à une confusion qui règne déjà. L’évolution du cours de

cette devise lors des prochains mois (ou des prochaines années) risque d’avoir un

impact sur le prix de vos prêts immobiliers, de vos produits alimentaires ou

des vêtements que vous achetez. Et même sur l’emploi, que vous garderez,

perdrez ou continuerez à ne pas trouver… Actuellement, il faut environ 6,6 yuans

pour acheter un dollar américain et près de 9,3 yuans pour un euro. Et

c’est tout le problème: le yuan est très bon marché.


Un yuan faible,

garantie de la croissance chinoise…


La Chine vend les produits qu’elle fabrique au reste du

monde à des prix parmi les plus bas du marché. Les produits qu’elle importe

sont plus chers et, de façon générale, les sociétés chinoises bénéficient d’un énorme

avantage concurrentiel, car le yuan est artificiellement dévalué. Un atout qui

se traduit par une croissance record et la création d’emplois. Les autres pays

préfèreraient voir un yuan d’une valeur d’au moins 20% supérieure par rapport

aux autres devises. Mais les Chinois ont cette obsession justifiée du yuan

faible
. Ils peuvent ainsi maintenir l’expansion rapide de leur économie et le

dynamisme de leur marché de l’emploi.


La politique monétaire du gouvernement de Pékin est on ne

peut plus claire. Ces cinq dernières années, le pays a dépensé en moyenne un milliard

de dollars par jour pour intervenir sur le marché des devises et empêcher le

yuan de se valoriser. Des efforts qui ont porté leurs fruits, puisque les

énormes réserves monétaires internationales constituées par la Chine

représentent la moitié de la taille de son économie.



…mais aussi

générateur d’instabilité financière dans le monde


Le monde entier dénonce cette politique de change de Pékin.

Dans un long entretien privé avec le Premier ministre chinois Wen Jiabao, Barack

Obama a pressé le dirigeant chinois de faire en sorte

que son gouvernement réévalue le yuan. Le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker,

président de l’Eurogroupe, a fait de même en public. Le ministre brésilien des

Finances, Guido Mantega, a averti que cette situation force les autres pays à

prendre eux aussi des mesures de dévaluation de leur monnaie, ce qui entraîne

une dangereuse «guerre des changes».

Dominique Strauss-Kahn, le patron du FMI, a quant a lui abandonné le langage

diplomatique, déclarant: «Si nous voulons éviter

de créer les conditions d’une nouvelle crise, la Chine devra accélérer le

processus d’appréciation [de sa monnaie]


Le Congrès américain a préparé une loi qui prévoit d’imposer

des droits de douane compensatoires aux importations de produits chinois. «Le moment est-il venu de livrer une guerre des changes à la

Chine
?»,

s’interroge le très respecté chroniqueur économique Martin Wolf dans les pages

du Financial Times. «De plus en plus, la

réponse semble être oui. Bien que cette idée soit inquiétante, je ne crois plus

qu’il y ait d’alternative possible»
, poursuit-il.


Comment

réagissent les Chinois?


Réaction des dirigeants chinois face à tous ces appels: ils bâillent. Jusqu’ici,

Pékin n’a tenu aucun compte de ces exhortations. Et dans les cas où le

gouvernement chinois a promis d’agir, il l’a fait en tard et en traînant la patte.

«Ils continuent de faire pression sur nous

concernant la valeur du yuan»
, a récemment déclaré Wen Jiabao à Bruxelles. «Les marges de profit de nos entreprises exportatrices

sont très faibles et peuvent disparaître complètement s’ils appliquent des

taxes sur nos produits, comme menacent de le faire les Américains.»
Le

leader chinois a averti que des mesures qui affaibliraient les entreprises

chinoises et contribueraient au chômage causeraient de graves tensions

politiques: «Si la Chine traverse des

turbulences économiques et sociales, ce sera un désastre pour le monde entier.»

Durant un millénaire, l’Empire du Milieu a été en proie au chaos politique,

et c’est ce qui justifie cette attitude dirigeants chinois. Ils redoutent plus

que tout une rupture de la paix sociale relative qui règne depuis quelques

dizaines d’années dans leur pays.


Ainsi, le consensus entre les ministres, banquiers et experts

qui s’étaient réunis à Washington ces jours-ci à l’occasion des assemblées

annuelles du FMI et de la Banque mondiale, est le suivant: en dépit des

pressions, la Chine ne va pas modifier substantiellement sa politique de

change. Nous vivons dans un monde nouveau, où l’un des pays les plus pauvres de

la planète se permet d’ignorer à sa guise les pressions des grandes puissances.


Pékin va peser

sur tous les pékins


Ces cinquante dernières années, en cas de grosse crise économique

internationale (comme celle d’aujourd’hui), le Trésor américain et la FED, quelques uns de leurs pendants européens et japonais,

ainsi que le FMI intervenaient pour remettre les choses à leur place – ou

du moins à la place qui leur convenait. Eh bien, cette époque est révolue! Plus

personne ne peut forcer la Chine à adopter des politiques économiques qui ne

convainquent pas ses dirigeants. Autant nous habituer dès maintenant à ce

pouvoir de décision de Pékin. Et à ses impacts possibles sur nous tous.


Pendant que l’économie mondiale subit ces bouleversements,

l’organisme chargé de veiller à la stabilité financière dans le monde se

consume dans des débats d’un autre siècle sur son fonctionnement. Huit des

vingt quatre sièges du Conseil d’administration du FMI sont réservés aux pays

européens, dont des petits pays comme la Belgique et les Pays-Bas. Des

puissances en pleine ascension, comme la Chine, l’Inde, l’Afrique du Sud ou le

Brésil, sont largement sous-représentées. De plus, une règle tacite garantit que le Directeur général du FMI est issu d’un pays européen.


Voilà les débats actuels du Fonds. Il est pourtant évident

que sa surreprésentation occidentale ou la nature européenne de sa direction ne

survivront pas aux nouvelles réalités d’un nouveau monde. Dominé par l’Asie.


Moisés Naím


Traduit par Micha

Cziffra


Photo: Une employée de banque compte une liasse de yuans. Stringer Shanghai / Reuters

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