lundi 16 août 2010

Israël-Iran: la guerre nucléaire est-elle pour demain?

Israël-Iran: la guerre nucléaire est-elle pour demain?: "

Dans un récent article (paru dans la revue The Atlantic),

Jeffrey Goldberg s’interroge: Israël va-t-il – ou devrait-il – attaquer les

installations nucléaires de l’Iran dans les mois à venir? C’est le meilleur texte

qui m’ait été donné de lire sur le sujet: Goldberg sait rester fin et

impartial, tout en nous offrant une analyse lumineuse des multiples dilemmes

stratégiques inhérents cette situation. Quoi que vous pensiez du programme nucléaire iranien, et

des mesures à adopter pour empêcher l’Iran d’avoir la bombe (Goldberg admet

lui-même que le sujet le plonge dans une «ambivalence profonde et

paralysante
»), lisez son papier

avant de vous faire votre opinion.


Après avoir interviewé des dizaines de responsables

israéliens, arabes et américains, Goldberg estime qu’il y a «plus d’une chance

sur deux» pour qu’Israël bombarde l’Iran d’ici juillet 2011: selon ce scénario,

une centaine d’avions de chasse F-15E, F-16I, et F-16C attaqueraient les usines

d’enrichissement d’uranium de Natanz et de Qom, le centre de recherche

nucléaire d’Ispahan, voire peut-être le réacteur de Boushehr – entre autres

sites.


Il dresse une liste complète des risques et des possibles

catastrophes qui pourraient en résulter: violentes représailles du Hezbollah,

sinon de l’Iran lui-même; déclenchement d’une guerre régionale; choc pétrolier

aux conséquences catastrophique; rupture des relations américano-israéliennes;

vague mondiale d’attentats antisémites. Dernière conséquence possible (mais ce

n’est pas la moindre, et c’est la plus probable): raffermissement du pouvoir

des mollahs
à Téhéran.


A l’inverse, le fait de laisser l’Iran constituer un

petit arsenal nucléaire ne serait bien évidemment pas sans risques. Je ne pense

pas (à l’inverse des Israéliens, ce qui est parfaitement compréhensible) que

les mollahs bombarderaient Jérusalem dès lors qu’ils disposaient de l’arme

nucléaire: les Israéliens possèdent une centaine d’ogives, et leur

contre-attaque serait en mesure de raser l’ensemble de l’Iran. (Les mollahs ont

beau financer les auteurs d’attentats-suicide, ils ne sont pas suicidaires pour

autant.)


Un Iran doté de l’arme nucléaire pourrait toutefois servir

de couverture (de «paravent nucléaire», pourrait-on dire) au Hezbollah et à

d’autres groupes alliés, qui pourraient en profiter pour se montrer plus

agressifs. L’arsenal iranien pourrait convaincre les petits pays de la région

de rallier sa cause (et les dissuaderait à coup sûr d’aller contre les intérêts

de Téhéran), et saperait sans doute la crédibilité de la politique étrangère américaine

(si les Etats-Unis refusent d’agir pour interrompre l’élaboration de la bombe

iranienne, certains pourraient douter qu’ils interviennent pour empêcher

Téhéran de l’utiliser). Ce qui inciterait les autres pays de la région à constituer

leurs propres arsenaux, et déclencherait par là même une nouvelle course à l’armement

nucléaire.


Certains théoriciens de la dissuasion nucléaire estiment

qu’une course à l’armement peut avoir des effets positifs. Leur argument: si

plusieurs pays d’une même région obtiennent la bombe, ils seront non seulement

moins enclins à déclencher une guerre nucléaire, mais aussi à se lancer dans

une guerre conventionnelle, de peur que le conflit ne dégénère. A les en

croire, c’est en grande partie pour cette raison qu’il n’y a pas eu de guerre

entre l’Inde et le Pakistan, entre la Russie et la Chine, ou (du temps de la

Guerre froide) entre les pays de l’OTAN et ceux du Pacte de Varsovie.


Une théorie intéressante, mais qui oublie trois choses.


D’une, ces trois duels géopolitiques ont bien failli, à

diverses reprises, se transformer en guerre nucléaire – et dans certains cas,

c’est autant à la chance qu’à la doctrine de la «destruction mutuelle assurée»

qu’ils ont dû leur salut.


De deux, les arsenaux de l’ensemble de ces pays ont été

équipés de permissive action links

[dispositifs de sécurité et d’armement] et d’autres systèmes de sécurité

(parfois avec l’aide des Etats-Unis), qui limitaient les risques de voir un

déséquilibré ordonner le lancement d’un missile sans autorisation. Dans le

cadre d’une course à l’armement, les pays du Moyen-Orient pourraient faire

l’impasse sur ce type de dispositifs.


Enfin, l’Iran et Israël sont géographiquement très

proches l’un de l’autre, si bien qu’en cas d’attaque, les deux pays disposeraient

d’un «temps d’alerte» pratiquement nul. Si une grave crise diplomatique devait

survenir, l’un des deux camps pourrait choisir de lancer une attaque préventive

pour devancer l’adversaire. (C’est ce que les théoriciens de la dissuasion

appellent l’«instabilité de crise».) Même si aucun des deux camps ne désire

attaquer, les circonstances pourraient leur donner l’impression qu’ils n’ont

pas d’autre choix.


Les Israéliens ont donc raison de ne pas prendre à la

légère la perspective d’une bombe nucléaire iranienne; c’est une «question

existentielle», au sens le plus strict du terme. En Israël, la phrase «plus

jamais ça» est bien plus qu’un slogan, et les diatribes antisémites de Mahmoud

Ahmadinejad doivent donc être prises très au sérieux (à ce sujet, Goldberg fait

remarquer que les principaux mollahs d’Iran approuvent totalement les propos du

président iranien).


Voici donc

le véritable enjeu: que peut-on faire, et que doit-on faire, pour empêcher la

création d’une bombe atomique iranienne?


Que peut-on faire? Interrogés par Goldberg, plusieurs

responsables israéliens ont affirmé qu’il serait difficile d’organiser une attaque

préventive: il leur faudrait au préalable le feu vert (confidentiel) de

l’Arabie Saoudite au préalable, et peut-être celui d’autres pays arabes (ne

serait-ce que pour obtenir l’autorisation du survol de leur territoire). Ils

pensent néanmoins qu’il serait possible de mener à bien un assaut aérien,

visant non pas l’ensemble du complexe nucléaire iranien, mais des installations

sans lesquelles il ne pourrait plus fonctionner.


Goldberg ne le dit pas, mais depuis près de dix ans, l’armée

de l’air israélienne équipe ses F-15 et ses F-16 (achetés aux Etats-Unis) de

réservoirs externes, ce qui leur permettrait d’atteindre l’Iran et de revenir à

la base sans avoir à se réapprovisionner en carburant.


Quelques responsables israéliens ont néanmoins dit à

Goldberg qu’ils préfèreraient que les Etats-Unis se chargent de l’attaque, pour

des raisons politiques autant que militaires. A Washington, certains craignent

qu’Israël ne lance un assaut en caressant l’espoir d’amener ainsi les

Etats-Unis à lui venir en aide (en partant du principe que l’Amérique voudrait

s’assurer du succès de l’opération dès lors qu’il serait trop tard pour

l’annuler). Certains Israéliens voudraient qu’Obama fasse preuve d’une plus

grande fermeté; qu’il déclare haut et fort qu’il attaquera bel et bien l’Iran si

son gouvernement ne renonce pas à sa volonté d’élaborer des armes nucléaires. Ils

font valoir qu’Israël pourrait cesser d’avoir recours à ses menaces de mesures

unilatérales si l’engagement américain se faisait plus crédible – ce qui pourrait

amener l’Iran à abandonner son programme nucléaire. Le hic, c’est que si son

avertissement solennel n’impressionne pas les Iraniens, Obama sera peu ou prou

forcé de mettre ses menaces à exécution.


Ce qui nous amène au deuxième volet de notre question:

que doit-on faire? Certains responsables israéliens (et la plupart des

responsables américains) pensent qu’une attaque aérienne serait pour le moins

prématurée, et constituerait certainement une énorme erreur. Pour l’heure,

c’est loin d’être la seule option.


Tout d’abord, les plus pessimistes des prévisions du

renseignement – y compris celles qui ont été citées par le secrétaire à la

Défense Robert Gates – estiment que les Iraniens pourraient disposer de la

bombe d’ici un à trois ans. Il n’y a donc pas d’urgence. (Par ailleurs, cette

estimation a déjà été citée ces dernières années, mais elle n’a jamais été confirmée.)


Ensuite, certains signes laissent penser que les

sanctions prises contre l’Iran par les Nations unies – et, à plus forte raison,

les sanctions encore plus strictes imposées par l’administration Obama et

l’Union européenne
– commencent à faire de l’effet. Reste à savoir quel effet,

et en quoi la chose pourrait gêner – ou alimenter l’opposition interne envers –

le programme nucléaire. Suzanne Maloney, spécialiste de l’économie iranienne à

la Brookings Institution, affirme que les sanctions exacerbent un «schisme de

grande envergure» opposant les mollahs aux conservateurs plus traditionnels;

mais elle n’y voit, elle aussi, qu’un phénomène se développant sur le «long

terme». L’impact des sanctions étant beaucoup plus incertain sur le court

terme, elles ne nous seront sans doute pas d’une grande aide pour résoudre le

problème de l’armement nucléaire.


L’intensification des pressions explique peut-être le

fait que le gouvernement iranien ait offert de remettre sur la table des

négociations la question de l’uranium, qui pourrait être enrichi dans un pays

étranger, et lui être réexpédié sous une forme qui ne puisse être utilisé à des

fins militaires. Pour l’heure, cependant, cette «concession» n’est qu’une

redite de l’accord passé en juin dernier avec la Turquie et le Brésil – ce qui,

au final, n’a donc rien d’une concession. Mais au fur et à mesure que les sanctions

affecteront l’Iran (au niveau des investissements en capital, du raffinage du

pétrole et des transactions financières journalières), les offres de Téhéran se

feront peut-être plus sérieuses.


Enfin, les Israéliens sont loin d’avoir fait le tour des

mesures susceptibles d’apaiser ces tensions diplomatiques (si toutefois ils

souhaitent les apaiser, ce qui n’est pas dit). Dans un billet de blog consacré

à l’article de Goldberg, Steve Clemons, de la New American Foundation, y va de

sa propre suggestion: Israël pourrait, selon lui, entamer de réelles

négociations diplomatiques avec les Palestiniens.


Bien évidemment, le fait qu’Israël se réconcilie avec

Gaza et la Cisjordanie n’arrêteraient pas les centrifugeuses iraniennes, et

n’amènerait pas les activistes musulmans du monde entier à déposer les armes

(en bon réaliste, Clemons en est très certainement conscient). Mais si Israël acceptait

de geler la colonisation et de

faire un réel effort de paix, il pourrait parvenir à «découpler» les problèmes

iraniens et palestiniens (l’Iran et ses alliés ont toujours essayé de lier leur

cause à celle des Palestiniens, et la politique de colonisation israélienne n’a

fait qu’apporter de l’eau à leur moulin).


De telles mesures pourraient également rassurer l’Arabie

saoudite et d’autres pays arabes (qui éprouvent presque autant de crainte et de

méfiance qu’Israël à l’endroit de l’Iran) et les inciter à se joindre à la

campagne de pression diplomatique contre Téhéran. Elles pourraient peut-être

même les amener à apporter leur aide – officieuse – à l’armée israélienne si la

confrontation directe devenait inévitable.


Certains pourraient juger cette idée excentrique, mais ce

serait oublier les évènements de juillet 2006. Au Liban du sud, des miliciens

du Hezbollah franchissent la frontière, tuent trois soldats israéliens et en

enlèvent deux autres. Israël réplique par des tirs de roquettes et

d’artillerie. La Ligue arabe fait alors savoir qu’elle condamne l’action du

Hezbollah et soutien le droit à l’autodéfense d’Israël. Des spécialistes

américains estiment que cette prise de position pourrait marquer un tournant

stratégique d’importance; ils tentent de convaincre George W. Bush de saisir

cette chance d’apaiser les tensions en servant d’intermédiaire – la fameuse

«diplomatie de la navette». Bush refuse; les Israéliens intensifient leurs

frappes; leurs représailles se font disproportionnées; et la Ligue arabe leur

retire son soutien.


Goldberg doute cependant que le premier ministre Benjamin

Netanyahou opte pour une stratégie de ce type, et l’analyse qu’il livre des possibles

raisons de ce refus compte parmi les révélations les plus inquiétantes de

l’article. La clé du problème est, selon lui, le père du premier ministre,

Benzion Netanyahou, aujourd’hui âgé de cent ans; il fut l’ancien secrétaire

particulier de Vladimir Jabotinsky, fondateur de l’aile radicale du sionisme,

et il demeure farouchement opposé à toute concession territoriale. Interrogé

par Goldberg, un ami du premier ministre a résumé la situation en ces termes: «Benzion

ne quitte jamais complètement les pensées de Bibi. Il ne veut pas que son père

le voit comme un homme faible.» Un autre a confié au journaliste qu’aussi

longtemps que Benzion vivrait, «Bibi ne pourrait envisager un autre retrait» de

Cisjordanie: «il ne pourrait plus regarder son père en face.»


Une révélation proprement fracassante: en 2010 comme au

temps des tragédies grecques, le destin de la région la plus instable de

l’histoire n’est pas guidé par l’intérêt rationnel des Etats ou par la realpolitik,

non: il est entre les mains de fils obsédés par le regard du père – hier, les

Bush; aujourd’hui, les Netanyahou.


Goldberg écrit une chose particulièrement vraie: Obama

pourrait être bientôt confronté à une situation décisive qui marquera sa

présidence, une situation comparable à la crise des missiles de Cuba, en plus

complexe: John Fitzgerald Kennedy n’avait qu’un seul interlocuteur, Nikita Khrouchtchev.

Obama serait, lui, dans l’obligation de menacer, de parlementer et de négocier

avec les Iraniens (qui sont beaucoup plus imprévisibles), les Israéliens, et

une ribambelle d’acteurs régionaux.


En octobre 1962, Kennedy et ses conseillers avaient pu

élaborer une solution treize jours durant, la plupart du temps lors de réunions

dont l’existence même était tenue secrète; et leur délibérations n’ont été

rendues publiques qu’un quart de siècle plus tard (avec la parution des enregistrements

de Kennedy à la Maison Blanche).


Obama et son équipe n’auront pas cette chance. Il leur

faudra peut-être prendre des décisions – et engager des négociations –

capitales dans la plus grande urgence. Il n’est donc pas trop tôt pour

s’interroger sur la crise actuelle, sur l’issue qu’ils souhaitent lui donner,

et sur les sacrifices qu’ils sont prêts à consentir pour y parvenir.


Fred Kaplan

Traduit par Jean-Clément Nau

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