lundi 6 décembre 2010

Avec Wikileaks, la surveillance change de camp

Avec Wikileaks, la surveillance change de camp: "

«Wikileaks se bat pour rester en ligne»: ce titre du Financial

Times
est symptomatique de la réaction provoquée par la mise

en ligne de milliers de comptes-rendus
émanant des ambassades

américaines. «Une attaque», ont aussitôt déclaré les dirigeants

américains, embarrassés de voir ainsi mis à nu, disponibles pour

l’immense public du net, et pour celui des grands journaux qui en

ont fait leur miel, leurs analyses, leurs contacts, leurs appréciations

politiques et personnelles; bref, leur vision du reste du monde.


Intéressant. C’est par Wikileaks que l’on apprend comment des

dirigeants chinois ont décidé de fermer l’accès à Google. Ils avaient

tout simplement trouvé leur nom sur le moteur de recherche et les critiques qui

allaient avec. Faut-il en sourire? C’est désormais Wikileaks qui

cherche à se maintenir en ligne alors que, sous la pression, les

serveurs les uns après les autres
lui ferment la porte. Wikileaks.org

a d’ailleurs été rendu invisible pendant plusieurs heures. Pas

totalement certes, mais à la condition de faire le détour par une

adresse beaucoup moins accessible. Censure, censure, quand tu

nous tiens!


La société de Fahrenheit 451?


L’événement en tous cas est, en lui-même, un marqueur de notre

époque révolutionnaire dans l’ordre de la communication. Et il

est difficile d’en prendre la mesure autrement qu’en posant des

questions. Car, d’un côté, on a envie et besoin de savoir, on a le

droit de savoir; de l’autre, la marche vers une société de totale

transparence est plus dangereuse pour les individus que pour les Etats: elle nous conduit tout droit à l’univers décrit par François

Truffaut dans son film Fahrenheit 451 tiré du roman de Ray Bradbury. Invivable!


Pour le moment, de quoi s’agit-il? De documents obtenus grâce à un militaire puis transmis à

la presse. Ce n’est pas la première fois, notamment dans l’histoire

politique américaine. Ainsi des «papiers du Pentagone» qui,

au tournant des années 1970, avaient instruit l’opinion américaine

sur les réalités de la guerre du Vietnam. Documents dérobés,

détournés. Il n’est donc pas anormal que la justice, à un moment

ou à un autre, en soit saisie (la Cour suprême n’a d'ailleurs jamais

tranché sur ces «papiers du Pentagone»). Surtout, les documents

transmis à Julian Assange par un jeune officier du renseignement

américain, chargé en Irak de «briefer» d’autres militaires sur

le contexte politique et diplomatique de la guerre, ne sont pas

classés «top secret». Ils sont simplement classés «secret». La

différence est énorme. Car des documents «secret» sont en fait

accessibles à des milliers, voire des dizaines de milliers (on parle


d’un million) de fonctionnaires fédéraux et de militaires américains.

Cela veut donc dire que les secrets de l’Amérique sont bien gardés.

Notamment les écoutes réalisées pour des services spécialisés

par le réseau mondial «Echelon». Au-delà de la gourmandise du

moment, n’ayons donc pas d’illusions!


Des confirmations plus que des révélations


Le contenu de ces fuites mises en ligne n’a, en effet, pour le moment, guère apporté

de «révélations» ni d’informations. Mais plutôt des confirmations.

Ainsi, par exemple, est-il écrit noir sur blanc que Silvio Berlusconi est

davantage préoccupé de faire du business pour lui-même, avec son

ami Vladimir Poutine, que du gouvernement ou de la diplomatie de

l’Italie; et d’ailleurs, il fait dépendre l’un et l’autre de la prospérité

de ses affaires, laquelle est favorisée par Poutine. Autre exemple:

les pays de l’arc sunnite, et notamment l’Arabie saoudite, craignent

comme la peste le régime des Mollahs iraniens et veulent à toute

force empêcher de les voir se doter d’armes nucléaires. Ils ont

donc, sur ce dossier, les mêmes intérêts que les Etats-Unis et

Israël.


Ou bien encore, confirmation que le Premier ministre turc, Recep

Tayyip Erdogan, suit bien une feuille de route islamiste radicale de

nature à transformer progressivement la Turquie en alliée de l’Iran

et de la Syrie et non plus des Etats-Unis et d’Israël. Etc.


On pourrait ajouter, pour l’anecdote, l’indécision d’Angela Merkel

ou le caractère «autoritaire» de Nicolas Sarkozy. Pour l’essentiel,

il n’y a rien qui n’ait été déjà décelé par les analystes et le plus

souvent couvert par la presse.


Enfin, Julian Assange, l’homme par qui le scandale arrive, est

décrit par ceux qui l’ont rencontré comme un «anarchiste»

nihiliste. En tous cas, son comportement le montre agressif envers

les élites en général, soucieux de cibler les Etats-Unis en particulier.

Son problème, ce n’est ni l’islamo-fascisme iranien, ni la dictature

du PC chinois, ni d'ailleurs aucune dictature. Non. Son problème,

c’est le système démocratique, le seul d’ailleurs qui permette

véritablement des fuites sur une large échelle.


Une «glasnost» de l'ère numérique


A partir de tous ces éléments, on peut continuer longtemps

de balancer (sans jeu de mots). Et dire, à la manière de The

Economist: oui, le secret est bien une prérogative indispensable

pour toute diplomatie qui se veut efficace. Mais ce même secret

sert aussi à dissimuler, sous la noblesse apparente de la diplomatie,

les méfaits et les turpitudes des pouvoirs en place. Exemple:

Hubert Védrine, qui évidemment choisit bien son terrain, nous

explique que, sans secret, aucun processus de paix ne pourra

jamais voir le jour au Proche-Orient. Le seul processus qui ait


d’ailleurs fonctionné et qui a tenu dix ans était celui qu’Israéliens

et Palestiniens avaient négocié à Oslo, en 1993. Dans une région

où la moindre rumeur peut provoquer la guerre et l’emballement

des opinions, l’exemple d’Hubert Védrine est imparable.


A l’inverse,

que lit-on dans le Guardian à partir des fuites de Wikileaks? Que

malgré la signature en 2008 d’un traité international interdisant les

sinistres «sous-munitions» (armes qui provoquent, lorsqu’elles

explosent, des blessures effrayantes et qui sont responsables du

plus grand nombre de mutilations des populations civiles, lors des

conflits les plus récents), les Etats-Unis stockent ces armes non pas sur leur territoire mais sur celui de la Grande-Bretagne!


On peut aussi chercher appui dans l’Histoire. Car il y a un

précédent: c’est la «glasnost», décrétée dans l’Union soviétique

de Gorbatchev et qui a puissamment contribué à l’implosion de ce

système totalitaire et à l’éclosion des libertés.


Et c’est cette transparence-là qui est bien visée dès lors que

Poutine cherche à rétablir en Russie, et a rétabli, un régime à

tendance autoritaire: il s’est donc employé à contrôler les médias,

à restreindre l’activité des journalistes (dont un certain nombre ont été assassinés). On voit donc bien que l’on peut inscrire

l’épisode Wikileaks dans un mouvement plus général qui n’est

jamais que la pression démocratique et dont l’objectif est de

faire en sorte que les citoyens puissent savoir autant que ceux

qui nous gouvernent. Cette pression existe dès lors qu’existe

une démocratie. La nouveauté est qu’elle était jusqu’à présent

appliquée à la vie politique interne des démocraties; et que,

au fond, l’épisode Wikileaks transpose cette tension au niveau

international, c’est-à-dire à un niveau qui tend à fonctionner au

contraire en circuit fermé. Ce qui est nouveau aussi est que l’âge

de l’internet permet que cette tension et cette pression s’exercent à

partir d’initiatives individuelles.


Des fuites utilisées par les oppositions


On peut, à l’inverse, craindre un effet boomerang. Il est d’ailleurs

à l’œuvre puisque tout est fait pour obtenir des hébergeurs qu’ils

tournent le dos à Wikileaks, tandis qu’en France c’est Eric Besson,

décidemment toujours aux avant-postes, qui voudrait interdire

au site d’être hébergé dans l'Hexagone
. On peut aussi observer, dans

ce registre, que le raidissement des pouvoirs vient sans doute du

fait que toutes ces fuites sont utilisées par les oppositions locales.

Ainsi, elles viennent à point nommé en Italie et permettent de

trancher le débat entre la presse d’un côté et Berlusconi de l’autre,

qui accusait les journalistes de mensonges. Un tel discrédit hors

des frontières, raconté par les représentants américains en Italie


à leur gouvernement, est évidemment de nature à encourager

l’opinion, dans un pays profondément attaché à la relation avec

les Etats-Unis, à se détourner de l’actuel chef du gouvernement.


L’effet boomerang est d’ailleurs caricatural. Qui ne se souvient des

encouragements permanents

apportés par les Etats-Unis aux

innovations technologiques? La doctrine américaine faisait de

l’internet un moyen de donner la parole au peuple, en Iran comme

en Chine, et d’y faire ainsi progresser la démocratie. Les Etats-Unis n’ont pas cessé de demander que l’Iran et la Chine mettent

un terme à la censure de l’internet et aux poursuites engagées

contre les internautes. Les voilà, à leur tour, qui donnent le contre-exemple en décourageant les hébergeurs qui voudraient continuer

de diffuser Wikileaks.


La diplomatie américaine s'en sort bien


Et pourtant, les Etats-Unis ne s’en sortent pas si mal: la lecture

des fuites nous convainc que la diplomatie américaine fonctionne

bien, qu’elle est très fortement alimentée et que sa pensée est

structurée. En revanche, les alliés des Etats-Unis s’en sortent

mal. Car leur est donnée à voir la réalité du regard américain:

distant et, sans surprise, parfaitement cynique et condescendant.

Il n’est que de voir comment sont traités ceux qui se considèrent

comme les meilleurs alliés des Etats-Unis, les dirigeants d’hier, et plus encore ceux d’aujourd’hui, de la Grande-Bretagne.


On pourrait ainsi continuer d’avancer le pour et le contre, mais

on ne peut pas nier la révolution technologique en cours et les

occasions qu’elle donne à la pression démocratique de s’exercer

davantage. On ne peut pas nier non plus qu’il soit désormais plus

difficile de contrôler ce que nous lisons, ce que nous consultons,

ce par quoi nous nous informons, même si tout cela est, dans

le même mouvement, accessible aux pouvoirs, qui par nature,

cherchent toujours à étendre le champ de leur propre contrôle.

Constatons simplement, et si ce n’était que cela ce serait une

bonne nouvelle, que la surveillance peut changer de camp. Hier

exercée par les pouvoirs sur les citoyens, de plus en plus exercée

par ces mêmes citoyens grâce à des technologies qui donnent

des moyens de défier les pouvoirs. Une question demeure néanmoins,

comme l’a exprimé le politologue Ghassan Salamé au cours de l’émission de

France Culture «La Rumeur du monde»: «Où s’arrête le droit de

savoir, où commence le vandalisme anti-élite?»


Jean-Marie Colombani

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