Pas de semaine sans ressurgisse
l’interrogation, généralement hostile ou condescendante, sur le/la critique de
cinéma. Guère de mois où ne se présente une sollicitation d’en débattre en
public, de l’université à la radio et aux journaux, français et étrangers. On
lit un peu partout que le critique ne sert plus à rien, qu’elle a fait son
temps, mais cette insistance du questionnement, y compris pour l’enterrer,
sonnerait au contraire comme le symptôme d’une présence obstinée.
Donc,
question: à quoi sert la critique de cinéma?
Réponse : la critique de
cinéma sert à quelque chose, dont je parlerai. Mais pour bien répondre, il faut
faire un détour, en se servant du verbe «servir». Parce que justement la
critique est surtout considérée comme devant servir, au sens d’être la servante
de maîtres qui veulent lui faire faire des choses qui ne sont pas sa véritable
vocation. Ces maîtres abusifs sont au nombre de quatre: les marchands, les
organisateurs de loisir, les journalistes et les professeurs.
Les marchands voudraient en faire une sorte de publicité du pauvre,
ou qui interviendrait en plus de la véritable publicité, une force d’appoint.
Pour les producteurs, les distributeurs, les propriétaires de salles et pour
les attachés de presse qui sont les employés de ces gens-là, la critique est
faite pour faire connaître les films et essayer de convaincre des gens
d’acheter des billets – ou pour les acheter en DVD ou les télécharger, si
possible de manière payante.
Soyons clairs, l’objectif de tous
ces gens est légitime, ils défendent leurs intérêts, et si on aime le cinéma,
on souhaite que ce soit aussi un secteur prospère. Et puis cette attente rend
aussi service aux critiques (les critiques, c’est autre chose que «la
critique»): c’est grâce à elle qu’ils ont accès en avance, et souvent dans de
bonnes conditions, aux films, parfois aux réalisateurs et aux acteurs.
Il reste que la critique n’est
pas faite pour jouer les supplétifs de la promo et augmenter les entrées. Mais
est-ce qu’elle a malgré tout aussi cet effet? La réponse aujourd’hui dominante
est: non; et aussi: de moins en moins.
De l'influence de la critique
Plus précisément, les enquêtes pour
savoir combien de spectateurs vont voir les films après avoir été influencés
par la critique donnent un résultat à peu près constant depuis des décennies. Ce
résultat est très bas, de l’ordre de 7%, il l’a toujours été (un autre calcul, où les sondés peuvent
donner plusieurs réponses, fait apparaître la critique dans 35% des cas, là
aussi avec une grande stabilité). Mais comme la plupart des statistiques,
celle-ci ne veut pas dire grand chose tant qu’on ne l’interprète pas.
D’abord, il est évident que
l’influence de la critique est différente selon les films. Pour faire
vite : elle est inversement proportionnelle au budget publicitaire.
L’effet commercial de la critique est à peu près nul sur une très grosse
sortie, il peut jouer un rôle majeur sur un film qui n’a pas d’autres moyens de
promotion – dans les années récentes, Etre
et avoir, Lady Chatterley, La Graine
et le mulet ou Des hommes et des
dieux en ont été des exemples
spectaculaires. Mais il y en a d’autres, plus discrets, sinon chaque semaine
(c’est loin très loin de marcher à tous les coups), du moins chaque mois.
Comment ça marche? Toutes les
études le disent: la grande motivation qui fait que les gens vont au cinéma,
c’est le «bouche à oreille». Ce sont les conversations entre amis, entre
collègues, au travail, au lycée et
à l’université, qui motivent que d’autres vont aller voir les films et faire
leur succès. Encore faut-il que les premières bouches, celles des premiers
spectateurs, aient parlé aux premières oreilles. Avec de grandes vedettes et
beaucoup de publicité, il y a forcément tout de suite des spectateurs, leurs
réactions décideront du sort du film.
Mais pour les films plus
discrets, les premiers films ou ceux qui viennent de pays lointains, le rôle de
la critique est significatif pour envoyer en salle non pas beaucoup de
spectateurs mais les premiers, les premières «bouches» qui parleront ensuite
(ou non) aux premières oreilles – c’est à nouveau la réaction des premiers
spectateurs qui décidera de l’avenir du film.
Enfin, et c’est le plus
important, la critique construit un environnement autour des films. Aujourd’hui,
s’ils restent souvent trop brièvement dans les cinémas, ces films ont aussi une
vie longue. Quand ils ne sont plus en salles, ils passent à la télé, sur le
câble, en DVD, en VOD, ils sont vendus à des distributeurs et des diffuseurs
étrangers, ils continuent de circuler pendant des années même si on n’y prend
pas forcément garde. Un film qui a reçu un bon accueil critique bénéficie d’un
environnement plus favorable, au moment où des décideurs doivent faire des
choix. Et leur réalisateur profitera aussi de cet avantage pour son film
suivant, lorsqu’il devra aller voir des financiers ou d’autres gens qui
pourraient l’aider.
La critique ne transformera pas
un échec commercial en succès. Mais elle peut changer le destin d’un film ou
d’un cinéaste même si celui-ci n’a pas connu le succès. Avec d’autres relais,
notamment les festivals, elle construit un environnement
symbolique très important pour les films qui n’ont pas un grand potentiel
commercial.
Les organisateurs de loisirs, eux, veulent que la critique serve
comme une sorte de guide du consommateur. On met des petites étoiles, des
petits cœurs, des bonshommes qui sourient ou qui pleurent, on écrit des
commentaires dans le genre «cette comédie n’est pas drôle, n’y allez pas», ou «ce
film d’horreur fait trop peur, allez-y si vous aimez ça mais n’emmenez pas
votre grand-mère, elle pourrait faire une crise cardiaque».
C’est un service, qui peut être utile. Mais ce n’est toujours pas la raison
d’être de la critique. En effet cette approche réduit les films à une seule de
leur fonction, celle de produits de consommation dans le secteur des loisirs.
Cela permet de les évaluer comme on note une voiture, un frigidaire ou une
destination offerte par une agence de voyage. Cette approche aussi est légitime:
les films sont des produits de
consommation dans le secteur des loisirs. Mais ils ne sont pas que ça, et ce
n’est pas à cette caractéristique que devrait s’adresser le travail critique.
Troisièmement, les journalistes. Pour eux, la critique
sert à utiliser les films pour parler d’autre chose. Les critiques travaillent
souvent dans des journaux; dans les journaux il y a des journalistes (qui ne
sont pas critiques), ces journalistes pensent que tout peut être abordé sous
l’angle journalistique, ce qui est vrai, et que seul l’approche journalistique
aurait sa place dans les journaux, ce qui fait problème — dans les journaux, il
y a aussi des points de vue, des éditoriaux, des feuilletons, des jeux, etc.
Mais du point de vue
journalistique, quelle que soit la manière dont est fait un film, du moment qu’il
traite d’un thème intéressant on peut utiliser l’espace critique pour donner
des informations sur ce thème. Noble projet en effet, mais qui n’est encore pas
de la critique. Outre le sujet du film, les journalistes sont prêts à
s’intéresser aux films si leur succès paraît révéler quelque chose, c’est lui
qui devient «phénomène de société» au lieu d’en être seulement le descripteur.
Dans les deux cas, la pression est très forte sur la critique pour qu’elle
aborde le film comme une pièce d’un dossier (sur la pollution, le malaise des
adolescents, un épisode de la guerre) ou comme symptôme de l’inconscient
sociétal.
Enfin et quatrièmement, les professeurs tendent à utiliser la
critique appareillage d’érudition, attendent d’elle qu’elle serve à accumuler
un savoir non plus cette fois dans le champ de la société mais dans celui plus
particulier des études cinématographiques. La critique est alors requise de
faire un cours d’histoire du cinéma, ou un cours de technique
cinématographique, ou d’étude de l’évolution du style du réalisateur, etc. Tout
cela peut également être très intéressant (ou pas tellement), mais n’est pas
non plus de la critique au véritable sens du mot.
Diderot et Baudelaire pour commencer
Ces quatre utilisations fort
différentes de la critique ont en commun d’ignorer la particularité de ce dont
on parle : un film. Un film est bien sûr aussi ce à quoi les réduisent ces
différents maîtres, il est un produit qui cherche à se vendre, un service de
loisir susceptible d’être évalué, un document qui évoque des aspects de la
réalité, un objet d’étude universitaire. Mais il est encore autre chose, et
c’est justement à cet «autre chose» que répond l’activité critique.
La critique est une activité
fondée sur le fait qu’elle concerne un type d’objets particulier, qui
appartient à la catégorie des œuvres d’art. La critique a été inventée par
Diderot à la fin du XVIIIe siècle, elle a été développée et portée à son sommet
par Baudelaire, l’un et l’autre utilisant un art, le leur, celui de l’écriture,
pour ouvrir un nouvel accès à un autre art, dans leur deux cas la
peinture. Tous les critiques
n’écrivent pas comme Diderot et Baudelaire, loin s’en faut, mais le travail
critique s’appuie sur une exigence
d’écriture, une ambition que le travail de la phrase va donner accès, selon
un mode particulier, à ces objets eux aussi particuliers que sont les œuvres
d’art.
La caractéristique d’une œuvre
d’art est d’être un objet ouvert (selon l’expression d’Umberto Eco), un objet
dont on peut décrire les composants mais dont le résultat excède, et excèdera
toujours ce qu’on peut en analyser et en expliquer. Et le travail du critique
n’est pas, surtout pas, d’expliquer ce mystère, de répondre à la question que
pose toute œuvre d’art. Celle-ci doit rester ouverte, pour être habitée
librement par chacun de ses spectateurs – ou lecteurs, ou auditeurs, selon
l’art dont il s’agit.
La promesse d'une œuvre
Au contraire, le travail du
critique est de déployer le mystère, d’en ouvrir l’espace à ses lecteurs pour
que ceux-ci y pénètrent plus aisément, le parcourent, l’habitent chacun à sa
manière, pour que chacun construise son propre dialogue sans fin avec l’œuvre
en question. Nous voici bien loin des réquisits des «quatre
maîtres» de tout à l’heure.
Est-ce à dire que tout film est
une œuvre d’art? Bien sûr que non. Mais tout film, quelles que soient ses
conditions de production, en contient la promesse, tenue ou non. Dans les faits,
un nombre relativement restreint de films sont de véritables œuvres d’art, la
plupart cherchent au contraire des objectifs utilitaires, mécaniques, qui
asservissent leurs spectateurs à des stratégies qui peuvent être sophistiquées
mais qui à la fin visent au contrôle des émotions, des pensées et des
comportements. La plupart évite d’être des œuvres d’art, avec la part
d’incertitude, de trouble que cela suppose nécessairement. Le travail du
critique est alors de mettre en évidence ces mécanismes et d’en dénoncer les
effets.
Mais ce travail peut être aussi
de repérer comment, malgré une visée purement utilitaire et instrumentale, une
dimension artistique apparaît dans un film qui ne le cherchait pas : une des
grandes beautés du cinéma est d’être capable d’art même quand ceux qui le font
n’en ont pas le projet, se contentant pour leur part des autres dimensions du
cinéma, le commerce, la distraction et le document.
Dans tous les cas, affrontant ce
qu’il perçoit de mystère ou d’absence de mystère et tâchant de le partager par
l’écriture, le critique n’énonce jamais que sa
propre vérité. Celle des sentiments qu’il a éprouvés et que sa supposée
capacité d’écriture lui permet de construire, en phrases et en idées, à partir
de ses propres émotions, pour accompagner ensuite chacun vers la construction
de sa propre opinion. Un critique ne dicte pas son avis sur les films, il n’a
aucun droit à faire une chose pareille et d’ailleurs quel intérêt cela
aurait-il? Il travaille à construire un espace de rencontre plus vaste et plus
riche entre une œuvre et des personnes, qui sont à la fois des lecteurs et des
spectateurs.
D’ailleurs, une bonne critique
est intéressante même si on n’a pas vu le film dont elle parle, elle devrait
être de toute façon capable de susciter des images et des idées chez le lecteur
– même si c’est mieux d’attendre d’avoir vu le film avant de lire la critique,
ce qui du coup lui enlève les utilisations commerciales et de conseil au
consommateur décrites précédemment.
Aujourd’hui, la situation de la
critique est remise en question par les nouveaux moyens de communication. On
dit qu’avec le développement d’Internet la critique a perdu de son importance
ou de sa nécessité. Je ne le crois pas.
Tout le monde peut commenter les
films? C’est vrai, mais ça a toujours été vrai : les films, ça fait
parler. Tant mieux! C’est une de leurs grandes qualités. Autrefois on discutait
en sortant de la salle avec son amie ou ses copains, ou le lendemain au bureau
ou dans la cour de récréation, maintenant on le fait sur le web et des milliers
de gens «entendent» ce qui autre fois restait destiné à un petit groupe. Mais
ce qu’on disait à ses copains, et on avait bien raison de le faire, n’était pas
de la critique. Les millions de «c’est génial», «c’est nul», «t’as vu les seins
de l’actrice?» et autres «trop craquant» ne sont pas non plus de la critique,
même s’il s’agit d’une parole légitime, la verbalisation d’impressions
ressenties.
Internet renforce le rôle du critique
En revanche, et ça c’est
effectivement nouveau, il y a sur Internet des gens qui, à titre bénévole et
non institutionnel, sans appartenir à un média établi, font un véritable
travail critique. Ce travail requiert un effort d’écriture et de pensée, et
c’est une excellente chose que l’accès à l’activité critique ait ainsi pu se
démocratiser – à condition de ne pas tout confondre cette activité là avec
l’immense masse de paroles spontanées.
La critique n’a donc pas disparu,
même si elle évolue – elle n’a pas disparu parce
qu’elle évolue. Mais il y a plus: contrairement encore une fois à une
vulgate paresseuse et prompte à toutes les soumissions, elle est plus que
jamais nécessaire.
La multiplication des moyens de
diffusion et notamment Internet, en rendant potentiellement tous les films
accessibles, rend encore plus nécessaire l’élaboration de discours qui aident à
construire ou à reconstruire sa place de spectateur. Parmi les centaines de
milliers de films aujourd’hui accessibles en ligne, le marketing travaille
inlassablement, et avec de très gros moyens, à faire en sorte que tout le monde
choisisse les mêmes films, se soumette à la même idée du cinéma. Même la Théorie de la longue traîne, variante contemporaine de
l’idéologie de la main invisible du marché qui dans sa grande bonté finirait
par profiter à tous, est en permanence contredite par les phénomènes de concentration
et les difficultés croissantes d’innombrables films à être vus – a fortiori à
être vus dans des conditions qui nourrissent leurs auteurs.
Il revient à d’autres instances,
les critiques, mais aussi les festivals, et les enseignants, de construire le
chemin vers d’autres films, d’autres styles, d’autres idées du cinéma que ceux
vers lesquels la très grande majorité se dirige «spontanément», grâce à un
libre choix en faveur duquel des dizaines de milliards de dollars de marketing
sont investis chaque année. Plus il y aura de films sur Internet et de gens
pour les regarder ainsi, plus on aura besoin de la critique, plus le marché tendra
à la détruire pour décider seul, plus il faudra la défendre.
Jean-Michel Frodon
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