mercredi 3 novembre 2010

Main basse sur la cagnotte des retraites

Main basse sur la cagnotte des retraites: "

Avec le vote de

la réforme des retraites meurt le fonds de réserve pour les retraites (FRR). Certes,

ce fonds n’est qu’un vulgaire portefeuille contenant des actifs financiers.

Mais ces réserves, destinées à être placées sur les marchés financiers pour

générer des dividendes, devaient participer à l’équilibre des régimes de

retraite après 2020
, au plus fort de la génération du papy-boom. Une mécanique

vertueuse. Mais plutôt que de privilégier la prévoyance, la réforme Woerth liquide

les bijoux de famille –en l’occurrence de la nation– dans une stratégie à

courte vue.


Créé en juillet

2001 par Lionel Jospin, ce fonds a connu une existence mouvementée. Pas d’un

point de vue politique, toutefois: jusqu’à ce que Nicolas Sarkozy veuille

réformer les retraites, tout le monde sur l’échiquier politique justifiait

cette structure déjà mise en place dans de nombreux pays (Japon, Suède,

Norvège, Espagne…).


Pour assurer

l’équilibre du système par répartition, le FRR introduisait un quatrième levier

(en plus de la durée de cotisation, du taux de cotisation et du taux de

remplacement, qui définit le montant de la pension par rapport au salaire de

référence) pour permettre à la génération du papy-boom de créer elle-même des

réserves pour ne pas reporter l’intégralité de la surcharge sur les jeunes

générations.


En

l’occurrence, le FRR ne devait pas être utilisé avant 2020. Un louable projet,

que l’on peut qualifier de responsable pour cimenter la solidarité entre les

générations grâce à un travail d’anticipation. Tout le monde était d’accord.


33 milliards d’euros… tout de même


Encore faut-il

alimenter un tel fonds. L’objectif initial était de le doter progressivement de

300 milliards d’euros en lui réservant une partie du produit des privatisations

et autres cessions de participations de l’Etat. Il fut également prévu qu’une

part (2%) des prélèvements sociaux sur les revenus du patrimoine et des

placements vienne l’abonder (1,5 milliard d’euros en 2009). A charge pour la

Caisse des dépôts, où le FRR est logé, de gérer les sommes ainsi déposées.


Mais la

prévoyance n’est pas le fort des gouvernements plus enclins à gérer la pression

du quotidien. Et les projections économiques sont une gymnastique aléatoire

quand il s’agit d’anticiper les effets de bulles spéculatives. En juin 2007, le

FRR détenait 17 milliards d’euros. Six mois plus tard, à la suite de l’emballement de

la Bourse, ses actifs se montaient à 35 milliards … avant de dégringoler à 25

en décembre 2008 sous l’effet de la crise. Fin juin 2010, faute de nouvelles

contributions publiques (hormis la ponction sur le prélèvement des revenus et

des placements) et à cause des performances boursières médiocres, le

montant des actifs revenait à 33 milliards d’euros.


Exit les 300

milliards de l’hypothèse Jospin. Un rêve démesuré à l’échelle de la folie

boursière du tournant du siècle. De toute façon, la politique a toujours été

fâchée avec l’arithmétique. Toutefois, selon des projections dont fait état le think tank Terra Nova (proche du PS) en s’appuyant sur une étude du FRR

validée par le Conseil d’orientation des retraites, le FRR aurait pu être doté

de 65 milliards d’euros à l’horizon 2020 et assurer environ 15% des besoins de

financement de retraite. Ce qui n’aurait pas été négligeable.


Mais la

tentation était trop forte de faire main basse sur cette cagnotte au lieu de la

laisser fructifier encore dix ans sans y toucher. Le ministre du Travail Eric

Woerth a tenté de justifier ce détournement de fonds
, estimant que, à cause de

la crise financière, le déséquilibre du régime de retraites s’était déclaré dix

ans plus tôt que prévu. D’où le pompage dans les réserves. Mais c’est le

principe même du fonds qui est dévoyé puisqu’au lieu d’utiliser les dividendes

d’un portefeuille pour amortir les effets d’un choc démographique, la réforme

va déboucher sur l’utilisation du capital de ce fonds avant que ce choc ne se

manifeste. D’autant que les réserves qui auront été asséchées ne pourront plus

être reconstituées : les privatisations sont des fusils à un coup…


C’est

clairement un déshabillage des générations à venir pour habiller les retraités

de la prochaine décennie, quoi qu’en dise le ministre. Et c’est aussi la

démonstration que cette réforme n’est pas financée puisqu’elle épuisera le

fonds de secours en à peine dix ans.


Un premier pas vers le recul de la répartition


Contrairement

aux sens de la responsabilité et de la solidarité auxquels l’Elysée et Matignon

font sans cesse référence, le pompage du FRR dépouille le régime par

répartition de tout amortisseur pour la période à laquelle il aurait été le

plus nécessaire. Les futurs actifs combleront… à moins qu’on assiste là au

premier acte d’un recul programmé de la retraite par répartition. Car moins les

charges de retraite seront supportables pour les jeunes générations, plus ténue

sera la répartition et plus elle devra être remplacée par des systèmes de

capitalisation. Le plus paradoxal étant que l’on sait déjà qu’une nouvelle

réforme devra être mise en place dans dix ans pour éviter le creusement de

nouveaux déficits. Mais qu’importe, les négociateurs de demain pourront bien

blâmer ces gouvernants qui auront vidé les caisses, ceux-ci ne seront plus aux

affaires pour leur répondre.


Certes, il

fallait bien dégager des ressources pour gérer la période transitoire avant

l’équilibre. Et un fonds ne saurait remplacer une réforme à laquelle la gauche

au pouvoir n’a pas voulu se risquer.


Pour coller au

projet du président de la République, le ministre du Travail se livre à une

bien mauvaise gestion des fonds publics, lui qui a pourtant exercé au Budget.

Dans ses anciennes fonctions, il savait bien distinguer fonctionnement et équipement,

surtout lorsqu’il fallait expliquer des choix d’investissement et des mesures

d’économie. Une bonne gouvernance serait-elle à géométrie variable? A moins

qu’il ne s’agisse d’opportunisme… Les jeunes générations apprécieront.


Gilles Bridier

Photo: Spuerschwäin / Cornischong via Wikimedia Commons License by

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire