Nos articles sur la réforme des retraites sont regroupés dans notre dossier spécial
Si, relayant Nicolas
Sarkozy, François Fillon refusait toute nouvelle concession? S’il s’arc-boutait
sur la réforme malgré ses évidentes imperfections, comme le déséquilibre financier
du système à partir de 2018? S’il refusait jusqu’au bout de céder à la demande
de syndicats qui ne représentent que 8% des salariés mais qui sont soutenus par
sept Français sur dix?
Comment sortir dans ces
conditions d’un conflit social sur lequel viennent s’agglomérer, avec la durée,
bien d’autres causes de mécontentement que les retraites? De nombreux paramètres
entrent en ligne de compte. Revue de détail, en attendant la réunion
intersyndicale du 21 octobre qui déterminera la suite des évènements.
Les violences dans les manifestations desservent les opposants à la
réforme
Les syndicats le savent
bien, qui expliquent comme Bernard Thibault de la CGT qu’il n’y a aucun
débordement «dans les initiatives de caractère syndical», ou qui lancent comme
François Chérèque (CFDT) un «appel au calme». Plus les dérapages sont nombreux,
imputés à des «bandes de jeunes» extérieures aux mouvements de lycéens, plus le
gouvernement peut arguer du caractère décalé de ces manifestations par rapport
à la réforme des retraites, et justifier —comme l’a fait François Fillon à
l’Assemblée nationale— l’encadrement des manifestants au nom de la protection
des lycéens.
La police de la
République ne peut taper sur la jeunesse du pays. Mais elle peut réprimer des
casseurs pendant que le gouvernement discrédite les organisateurs des
manifestations et ceux qui les soutiennent. A quelques jours des vacances de La
Toussaint, période durant laquelle les manifestations de lycéens s’éteindront
d’elles-mêmes, c’est la meilleure façon d’étouffer le mouvement. Mais les
étudiants pourraient prendre le relais, pour une jonction avec les autres
manifestants courant novembre.
Les syndicats ont le dos au mur
Ils ont jugé insuffisants
les assouplissements apportés au projet initial, qu’il s’agisse de la
pénibilité ou des carrières longues (deux notions qui existaient déjà dans la
réforme de 2003) ou encore des mères de famille de trois enfants nées avant
1955. «Le compte n’y est pas», a soutenu le leader de la CGT Bernard Thibault.
Et même si Jean-Louis Malys en charge
du dossier retraites à la CFDT a jugé ces avancées non négligeables pour de
nombreux salariés, il a aussi déclaré qu’elles ne justifiaient pas la fin de la
mobilisation sociale. Leurs partenaires de la CFTC, FSU, Unsa et Solidaires
sont au moins sur la même ligne. Il leur est maintenant difficile de mettre fin
à leur mouvement sans rien n’avoir obtenu de plus du gouvernement. D’autant
que, dans la tradition française de fin de crise, il est d’usage d’offrir une
porte de sortie honorable à tous es acteurs d’un conflit, même aux vaincus.
Mais
François Fillon, qui mise sur le prochain vote de la réforme par le Sénat après
celui de l’Assemblée nationale, affirme ne plus rien vouloir lâcher. Les plus
ultras du gouvernement espèrent peut-être que, par une défaite des syndicats en
rase campagne, ils porteront le discrédit sur leur action et briseront le syndicalisme
contestataire à la française. Mais ils courent aussi le risque que, sans
encadrement à l’écoute de leurs aspirations, les grévistes les plus déterminés
échappent aux syndicats et s‘engagent dans des coordinations déstructurées.
Avec
le blocage de l’économie comme unique stratégie, ce que les syndicats veulent –eux– éviter.
La grève reconductible n’est pas la seule arme syndicale
Comme pour se ménager des
portes de sortie, les leaders de la CGT et de la CFDT évoquent d’autres
«initiatives». Car même si certains syndicats, comme à
La Poste, appellent à des grèves illimitées, même si FO et SUD veulent toujours
durcir le mouvement, même si Bernard Thibault lui-même affirme «on ne lâchera
rien», le front intersyndical révèle quelques fissures. La CFE-CGC s’interroge
sur la pertinence de participer à d’autres manifestations, et certains évoquent
le dépôt d’un amendement gouvernemental prévoyant la mise en chantier d’un
système de retraite à points qui pourrait intéresser la CFDT.
Par ailleurs, on note un essoufflement dans certains
secteurs: seulement 11,5% de fonctionnaires en grève le 19 octobre et 9%
d’agents de la RATP, et environ un cheminot sur trois. Il est vrai que les
salariés bénéficiant des régimes spéciaux ne seront concernés par les
dispositions de cette réforme qu’à partir de 2017. En outre, les jours de grève
ne sont en théorie plus payés. Certes, des accommodements sont toujours
possibles en fin de mouvement pour faciliter la sortie de crise, comme
l’étalement dans le temps du manque à gagner dû aux arrêts de travail ou la
récupération d’une partie des jours non travaillés. Malgré tout, les grévistes
perdent une partie de leur salaire, ce qui est un frein à la reconduction d’une
grève, et une incitation à trouver d’autres formes d’action.
Le processus démocratique arrive à sa fin
«Soyons des syndicalistes
lucides et responsables: la réforme sera votée par le Sénat», a lâché
Alain Olive pour l’Unsa à l’émission «C dans l’air». Même si la réforme n’est
selon lui «pas légitime», le processus démocratique sera arrivé à son
terme après l’adoption de la réforme par les deux chambres. Et un syndicat
responsable ne peut balayer d’un revers de main le vote des élus de la nation.
Que faire dans ces
conditions? Donner rendez-vous à Nicolas Sarkozy dans 18 mois, à la prochaine
élection présidentielle, pour manifester par les urnes une opposition que la
mobilisation populaire n’a pu faire aboutir. Et, jusque-là, entretenir la
pression sur les retraites.
En attendant 2012, le syndicalisme joue sa crédibilité
D’ici à 2012, les
Français risquent de se démobiliser sur les retraites d’autant plus facilement
que la majorité présidentielle trouvera d’autres dossiers sur lesquels
focaliser l’opinion publique, surtout dans le cas d’un virage à droite de
l’Elysée. Dans ce scénario, l’action syndicale passerait le relais au politique,
reconnaissant implicitement avoir échoué dans sa démarche.
Ce «deuxième tour sur les
retraites» constituerait également une contrainte pour la gauche, qui ne
pourrait pas se dérober à ses promesses de revenir à une retraite à 60 ans en
cas de victoire. Mais la gauche comme les syndicats sont conscients qu’une réforme
des retraites est nécessaire. Si les syndicats prennent date pour 2012, l’opposition
devra s’engager avec, dans le meilleur des cas, un projet de réforme qui ne se
limite pas simplement à un retour à la retraite à 60 ans, mais avec d’autres
dispositions pour assurer le financement de la répartition. Un défi à relever.
Gilles Bridier
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