mercredi 6 octobre 2010

Acta: vers un filtrage du Net

Acta: vers un filtrage du Net: "

Les discussions se tiennent à

huis clos, en toute discrétion. Elles durent depuis deux ans. Loin du regard des organisations de

défense de la liberté de la presse et d’expression, de la société civile, des

associations de consommateurs. Elles impliquent une douzaine d’Etats, les

Etats-Unis, les Émirats Arabes Unis, la Suisse, le Japon, la Commission

européenne, etc... Peu de choses ont filtré. Suffisamment toutefois pour

inquiéter ceux qui s’intéressent à la liberté sur le Net, à la liberté tout

court. Je veux parler de l’Acta (anti-counterfeiting trade agreement, accord

commercial sur la contrefaçon) dont le 11e cycle de négociations, dernière

ligne droite avant conclusion, s’est tenu cette semaine à Tokyo. Toujours dans

la discrétion.


Objectif louable: lutter

contre la contrefaçon et protéger la propriété intellectuelle, en premier lieu

contre le téléchargement illégal. D’accord. Sujet technique aussi qui

dépasse souvent le grand public pour qui Internet offre un tel potentiel de

liberté, ouvre un monde si vaste, que les dénonciations sur les risques de

censure paraissent exagérées, imaginaires, de l’ordre du fantasme.


Pourtant, ces risques sont réels

et les discussions en cours pourraient avoir un impact sur l’internaute de tous

les jours.


L’Acta est un antibiotique à

spectre large. Initiées en 2008 par les entreprises pharmaceutiques, si

jalouses de leurs brevets et en guerre contre les génériques, les discussions

englobent également le secteur de la culture et du divertissement, notamment la

production musicale, qui, économiquement sur la défense depuis plusieurs

années, n’a pas encore trouvé son modèle économique.


Les problèmes posés par Acta


Beaucoup de choses sont à redire

sur ce projet. En premier lieu, la méthode: des négociations commerciales sans

implication de l’OMC, sans débats contradictoires avec les organisations

compétentes. La définition de règles en petit comité, pourrait-on dire, loin du

respect du jeu démocratique : le texte pourrait instituer de lois sans

passer par les parlements nationaux. A cause de leur opacité, on craint que les

participants à ces négociations ne soient que d’un côté du filet, celui des

industriels qui, si nous ne nions pas qu’ils sont parfois victimes d’un

véritable pillage intellectuel, ne doivent pas être laissées à eux-mêmes pour

trouver des solutions qui touchent obligatoirement aux libertés individuelles.


En second lieu, les orientations

prises par les participants de l’Acta, celle de la répression et du contrôle du

Net. Le principal levier d’action serait de faire des fournisseurs d’accès

(FAI) et des hébergeurs de véritables auxiliaires de police, en les rendant

responsables, au civil, du contenu de leurs clients. Selon l’accord, ils

seraient obligés de remettre les données personnelles des contrevenants aux

ayants droits. On voit tout de suite que les conséquences pour le respect de la

vie privée des internautes pourraient être catastrophiques, particulièrement si

ce traité était étendu à des pays qui collectent les informations personnelles

de dissidents, d’opposants politiques, afin de les réduire au silence. On pense

à la Chine, au Vietnam, à l’Iran...


Une fois l’accord adopté, on

doute que les intermédiaires techniques puissent résister aux pressions

juridiques ou économiques et il y a fort à parier qu’ils décident, pour avoir

l’esprit libre, pour se dégager de tout risque de procès et éviter le paiement

de dommages et intérêts faramineux, de mettre en place un filtrage du Net.

Selon une mathématique sommaire, les industriels du disque considère qu’un

téléchargement illégal correspondant au manque à gagner d’un CD. Faite le

calcul, simple, pour un album téléchargé 100.000 fois. Pas de juge, pas de

décision de justice qui encadrerait ce système répressif. Car tout le

petit monde de l’Acta s’entend pour éviter les complications du tribunal. Les

risques de dérives et d’abus sont nombreux.


Le filtrage ciblé du Net n’est

pas efficace. Tout geek, tout spécialiste du Net vous le dira. En revanche, ce

que l’Acta risque de mettre en place, c’est un filtrage large et aveugle

(surblocage), faisant une multitude de dommages collatéraux et instituant

lentement un Internet à plusieurs vitesses. En 2009, l’Allemagne avait voulu

mettre en place le filtrage des sites pedo-pornographique:

l’administration avait dressé une liste de 8.000 sites visés. En réalité,

seulement 100 d’entre étaient réellement des sites pornographiques. Devant les

difficultés de recensement et de ciblage, le projet a été abandonné.


En plus de remettre

fondamentalement en cause la neutralité du Net, ce genre de mesure, en bridant

les échanges, tue l’innovation intellectuelle. On ne peut que regretter la

tournure qu’a prise le débat sur le Net, débat qui semble opposer de façon

manichéenne, d’un coté, la liberté d’expression et, de l’autre, la propriété

intellectuelle, comme si les deux principes étaient antinomiques, s’annulait

mutuellement. Nous sommes convaincus à Reporters sans frontières qu’il n’en

pourrait être rien.


Nous invitons les internautes à

consulter le site, très bien renseigné sur la question, de l’association la

Quadrature du Net.


Reporters sans frontières


Lucie Morillon, responsable du Bureau Internet


Gilles Lordet, coordonateur de la Recherche


Photo: Capture de PicolSign

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