jeudi 29 juillet 2010

Les charmes discrets de l’ISF

Les charmes discrets de l’ISF: "

Depuis la crise grecque, la réduction des déséquilibres

budgétaires s’est imposée comme la grande question du moment. A tel point que

l’accélération de la croissance et la baisse du chômage en sont presque

considérées comme des questions secondaires. Qu’importe le niveau de l’activité

et de l’emploi si l’on a la santé financière! Et comment peut-on rétablir sa santé

financière?


Sur ce point, la crise n’a entraîné aucune remise en cause du credo

libéral: la seule façon jugée raisonnable de remettre de l’ordre dans les

affaires publiques, c’est de réduire les dépenses. Mais cela ne suffit pas

toujours. Arrive un moment où il faut bien songer à augmenter les impôts. Et

là, il devient difficile d’éviter de parler de rigueur. Officiellement, il n’en

est pas question ici. Que le Premier ministre emploie ce vilain mot au Japon si

cela lui chante, pourquoi pas? Aux financiers, il faut bien dire la vérité. Les

électeurs n’ont pas besoin d’être aussi bien informés.


Le refus présidentiel du langage de la vérité se comprend

aisément: si l’on commence à admettre la réalité des hausses d’impôts, il faut

aller jusqu’au bout et dire clairement qui paie quoi. Alors, on pourrait

s’apercevoir que la rigueur ne pèse pas de la même façon sur tous les foyers et

que les plus aisés s’en sortent plutôt bien, grâce notamment au bouclier

fiscal. Mais remettre en cause le bouclier fiscal serait une reculade

politique.


La seule façon de le faire sans mécontenter les électeurs de la

majorité serait d’abolir en même temps l’impôt sur la fortune. Mais cela

reviendrait à faire un beau cadeau électoral à la gauche. Il ne saurait donc en

être question dans l’immédiat: on va continuer à parler le moins possible d’impôts

et on va garder le bouclier fiscal, donc l’ISF, au moins jusqu’en 2010.


Cela dit, tout le monde sait que la solution actuelle est

provisoire et qu’on finira par supprimer complètement et définitivement ce

qu’il reste de l’ISF. Arrivé à un certain stade, il vaut mieux en finir… C’est

dommage, car l’impôt sur la fortune était une bonne idée.


Mais, en matière fiscale, les idées, même bonnes,

rencontrent toujours de fortes résistances. Il en a fallu du temps et des

discussions pour arriver à faire voter l’impôt sur le revenu à un taux maximal

de 2% en 1914! Presque un siècle plus tard, cet impôt n’est pas encore vraiment

accepté (la CSG, impôt sur le revenu déguisé et prélevé à la source, provoque

moins de réactions). Pouvait-on espérer un meilleur accueil pour l’impôt sur la

fortune? En théorie, oui. Car cet impôt n’est pas aussi absurde et

antiéconomique qu’on veut bien le dire.


Si le but du jeu est de prendre une revanche sur les riches et

d’effectuer une confiscation,

l’impôt sur la fortune est un danger. Mais s’il s’agit simplement

d’alimenter les caisses de l’Etat en faisant participer les citoyens selon

leurs moyens réels, l’idée peut se défendre. Les inégalités de patrimoine sont

encore plus grandes que les

inégalités de revenus, ce qui s’explique aisément: plus on a des revenus

élevés, plus on peut épargner et plus l’épargne accumulée gonfle; et si on a la

chance de démarrer ave un capital transmis par ses parents, on peut creuser

l’écart avec ceux qui ont des revenus professionnels comparables mais n’ont

reçu aucun cadeau de bienvenue sur terre. Ainsi que le montrent les dernières

statistiques connues de l’Insee (2004), les ménages français possèdent en

moyenne 220.500 euros, mais ce chiffre moyen cache une répartition très

inégalitaire, puisque seule la moitié des Français a un patrimoine supérieur à

118.000 euros.


Avec l’impôt sur la fortune, chacun contribue réellement

selon ses moyens. Et de surcroît, si le législateur est intelligent, cet impôt

peut contribuer à enrichir le pays: si son taux est trop élevé, ce que rapporte

le capital chaque année ne peut suffire pas à payer l’impôt et les

contribuables doivent piocher dans leur fortune, qui se réduit inexorablement et

stupidement; en revanche, un taux d’imposition modeste n’est pas destructeur

et, au contraire, il incite les détenteurs d’un capital à le gérer efficacement

plutôt que de le laisser dormir. Et si le capital est bien employé, l’économie

a des chances de bien se porter.


Mais cela, c’est la théorie. Dans la pratique, les choses ne

se sont pas passées ainsi: comme les pays n’ayant pas d’impôt sur le capital

étaient nombreux et comme la liberté de circulation des capitaux est devenue la

règle, les grandes fortunes ont pratiqué la délocalisation à grande échelle.

Les idées libérales voire ultralibérales progressant, l’impôt sur le capital a

été abandonné là où il existait: en Allemagne en 1997, en Suède en 2007, en

Espagne en 2008, pour ne citer que quelques exemples. Même si elle n’est pas

complètement isolée, la France fait maintenant figure d’exception.


Ne voulant pas prendre le risque politique de supprimer

l’ISF, l’actuelle majorité s’emploie à le vider de sa substance, avec le

bouclier fiscal, les réductions au titre de l’investissement dans les PME, etc.

Résultat : avec un rendement à peine supérieur à 3 milliards pour 562.000

redevables, selon les chiffres provisoires de 2010, l’ISF est aujourd’hui un

impôt passoire, l’un des plus

stupides dont nous soyons dotés. Il faudra bien en tirer un jour la conséquence

et le supprimer.


Cela ne pourra se faire purement et simplement. Déjà l’idée

de créer une tranche supplémentaire de l’impôt sur le revenu a été évoquée dans

les rangs mêmes de la majorité. On pourrait imaginer aussi de revenir sur

certaines baisses des droits de succession: en les abaissant de façon

excessive, on favorise les héritiers alors qu’une économie moderne et dynamique

devrait au contraire encourager les entrepreneurs et les créateurs. Il reste à

savoir qui osera agir en ce sens.


Gérard Horny

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire